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Le chiffre de l'ombre

 
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Antinotice
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Féminin Lion (24juil-23aoû)

PostPosted: Sat 19 Sep 2015 - 23:39    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

ATTENTION, CE TEXTE SE DECOUPE EN QUATRE PARTIES POUR LA WAFFE. FAITES ATTENTION A NE PAS VOUS TROMPER LORS DE LA CORRECTION. 
     


PREMIERE PARTIE !!!
 
Le journal de Charles Cooperton.

9 Février, 1860

Je commence ce journal comme un testament pour les épreuves et les souffrances que ma famille a endurées.

Puisse Dieu avoir pitié de nos âmes ; j'ai l'impression que nous sommes vraiment maudits.

Quand je pense que cela fait seulement six ans depuis que nous avons quitté notre terre ancestrale de l'île du Prince Édouard pour venir sur celle soi-disant promise de Californie. Une éternité à mes yeux. Je suis devenu veuf. Ma jambe gauche a été amputée et remplacée par une autre, inconfortable et trop longue patte de bois, je boite et je dois m'appuyer sur une béquille. J'ai regardé notre fortune familiale s’effondrer lentement jusqu'à presque disparaître entièrement. Et maintenant, j'ai dû faire venir un prêtre pour l'état de mes filles qui a empiré. Beaucoup empiré. Mes deux petites jumelles – Bethany et Joséphine – ont commis des actes de profanation et de fornication tels que j'arrive à peine à y penser, et encore moins à le confier sur le papier. Il semble en effet que mes chères enfants, âgées de seulement 14 ans, aient succombé à une sorte d'infection démoniaque et soient possédées par des démons. Même en ce moment, alors que je suis assis, occupé, la plume à la main, à noircir ce pâle parchemin avec mes mots, je peux les entendre crier de leur chambre, où nous avons dû les attacher à leurs lits, leurs hurlements, semblables à ceux d'animaux, comblant le vide de la maison.

De plus, la situation avec les indigènes ne cesse de s'aggraver. Bien que nous ayons eu pitié de leurs parias et que nous ayons ramené chez nous leurs malades et leurs vieillards, un veuf et sa fille, et que nous les ayons traités avec rien d'autre que de la dignité et du respect comme le voulait la coutume de l’île du Prince Édouard, ils nous voient comme le diable et haïssent nos prés et nos champs, nos granges et nos clôtures, et tout particulièrement notre moulin. Leurs attaques sont devenues si conséquentes que nous avons dû construire une clôture en rondins taillés de deux mètres de haut autour du périmètre du moulin, et quand c'est possible, nous faisons venir quelques gardes armés pour surveiller l'entrée.

Maintenant, comme pour mettre toutes ces questions à portée de main du pire, un vent froid nous vient du nord et la neige commence à tomber, épaisse et lourde, couvrant les champs et les forêts d'un manteau glacé.

Quand nous avons quitté l'île du Prince Édouard pour la terre promise de Californie, notre plus grande crainte était le voyage en bateau autour du Cap Horn. Pendant 230 jours nous n'avons rien connu d'autre que la voile du bateau gonflée par le vent, et quand enfin nous avons fait quai à San Francisco, il est apparu que le Seigneur nous avait souri et nous avait accordé sa bénédiction, car la traversée a été douce et nous n’avons subi aucune des catastrophes qui ont frappé ceux qui avaient pris le même chemin. Tous les quatre, nous étions vigoureux et en bonne santé, ma femme Margaret avait le ventre arrondi par un nouvel enfant.

Étant le plus âgé, il était de ma responsabilité de partir en repérage et de nous trouver une terre à cultiver ainsi qu’un courant d'eau en montagne suffisamment vif pour construire notre moulin. J'avais emmené avec moi mon frère Adolphe, né seulement un an après moi. C'était à nous deux que notre père avait transmis sa sagesse et ses connaissances sur les affaires des hommes, cela sans oublier l'enseignement de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Les trois derniers – George, David, et John – étaient trop jeunes pour pouvoir se rappeler de notre cher patriarche ou recevoir les préceptes de ses fermes croyances dans ses idéaux de tolérance, de démocratie participative, et ses idées sur l’amélioration de soi.

Comme de l'or avait été trouvé dans les collines les quatre années précédentes, une importante migration avait eu lieu avant notre arrivée dans toute la zone bordant San Francisco. Nous avons donc été contraints de voyager loin, jusqu'à la côte pour trouver un terrain à vendre. Nous avons tout d'abord pensé à aller dans l'Oregon, mais dans la région sud du comté de Humboldt, à la périphérie d'une petite ville du nom de Hydesville, nous avons découvert ce qui s'apparentait au paradis. Le sol était riche, noir, fertile, le gibier abondant. Il y avait des wapitis et des cerfs, des oies et des canards, les cours d'eau étaient habités par les meilleurs saumons. De plus, nous avons trouvé une prairie bien dégagée, prête pour le labourage, et des collines escarpées avec des courants d'eau parfaits pour les systèmes hydrauliques d'un moulin.

Après m'être entretenu avec les agriculteurs locaux et les éleveurs, il a été déterminé que ce serait un excellent emplacement pour établir notre moulin et créer nos produits laitiers. Nous avons obtenu des promesses de gens assurant qu'ils viendraient broyer leur blé et leur maïs dans notre moulin, et nous leurs avons fait le serment que nous allions procéder à la construction de routes solides sur les Trinity Alps et dans Sacramento où nous pourrions faire courir le bétail. Enfin, nous avons fait une rapide traversée pour rejoindre nos familles et amis à San Francisco afin de les prévenir. J'étais vraiment pressé de m'installer dans cet endroit, voulant le faire à temps pour la naissance de notre prochain enfant si ce n’était pas déjà arrivé.

En quittant cet Éden, des projets plein la tête et nos rêves semblants devenir réalité, il était difficile d'imaginer l'horreur qui nous attendait à notre arrivée. Une épidémie de choléra avait balayé San Francisco. Sur quarante de notre groupe, dix-huit avaient succombé à la redoutable maladie. Ma femme était morte – ma douce, ma merveilleuse Margaret – partie loin de moi pour toujours, comme les épouses de tous mes frères. Presque toutes les femmes étaient mortes. Cet honorable sexe, semblait-il, n'avait pas eu la force et les moyens de combattre la maladie comme les hommes.

« Et qu'en est-il de mon enfant ? ai-je demandé à mon jeune frère David qui devait s'occuper de tout en l'absence d'Adolphe et de moi-même.

– Le docteur l'a sorti après qu'elle soit décédée. C’était un garçon. Il a vécu pendant quelques instants, mais est mort avant la fin du jour. Je suis tellement désolé mon frère. »

Un mâle. Un héritier. La seule chose à laquelle j'arrivais à penser était cette pauvre petite vie partie trop tôt, dont le corps était calé contre celui de ma femme adorée. Une étincelle d'espoir qui s'est éteinte en une journée. Je me sentais dépossédé de tout ce que j'avais et j’étais complètement découragé. J'ai beaucoup lutté pour accepter ces faits, mais telle est la vie et qui sommes-nous pour contester les décisions du Seigneur ? Je savais que je devais faire preuve de tolérance. Je devais penser à Bethany et Joséphine, mes douces jumelles aux cheveux couleur miel. À présent j'allais être leur seul parent. Pour elles, je devais mettre de côté ma tristesse.

En outre, en tant qu'aîné du groupe, je me devais d'avoir l'air fort et stoïque pour donner l'exemple et soutenir les autres qui avaient également perdu des êtres chers. Je m'entourais d'un calme morne et me hâtais de rassembler nos compatriotes pour le voyage. Rapidement, nous avons atteint le nord, désireux de mettre loin derrière nous la ville qui nous avait coûté tant de proches. J'étais maintenant un veuf avec deux filles, laissant derrière moi une femme et un fils enterrés dans le froid, dans la terre enveloppée de brouillard de San Francisco.

Nous avons monté notre groupe industriel de travailleurs en plusieurs années, nous avons construit des granges, et avons mis en place un ranch avec soixante vaches laitières, deux cents têtes de bovins et trois cents porcs. Et alors que c'était notre première année, nous avons récolté mille cent boisseaux de blé. Nos produits laitiers étaient les premiers dans la région, et si nous vendions du beurre aux mines de Trinity pour un dollar la livre, nous emballions du porc pour Eureka à cinquante cents la livre. Enfin, à la périphérie des colonies, sur le bord d'une dense forêt de séquoias, nous avions construit notre moulin. Le coût de la cargaison de la machinerie ainsi que celui du travail étaient immenses. Ils ont pris une grosse partie de nos fonds, nous laissant à la fin avec un reste de la fortune familiale pour laquelle mon père avait travaillé si dur et tant lutté. Mais nos entreprises semblaient prospérer et nous avions bon espoir de bientôt voir la somme de notre investissement initial réapparaître accompagné d'un joli profit. En fait, notre courage et notre entreprise faisaient venir d'autres colons dans la région où nous avions fait raser la forêt de séquoias pour qu’ils construisent leurs granges, leurs maisons, et planter des champs pour la production de farine et de semoule.

Nous avons vu peu de natifs durant les premières années, et chaque interaction avec eux était de nature pacifique. Nous sommes même devenus amis avec des personnes âgées, des infirmes, dont une veuve avec plusieurs enfants, et nous les avons laissé habiter avec nous. Nous leur donnions un abri et à manger en échange du travail qu'ils pouvaient fournir. Nous ne savions pas qu'un flot de colons européens empiétait sur les territoires des nombreuses tribus de la côte qui avaient déjà du mal à survivre. Le conflit semblait inévitable, tandis que nous, dans notre ignorance béate, étions inconscients de tout cela.

Les ennuis ont commencé lorsque Adolphe et moi-même nous sommes aventurés dans les Trinity Alps jusqu'à Sacramento où nous pourrions obtenir un troupeau de bovins. Le voyage s'est passé sans incidents; cependant, sur le retour, nous avons été attaqués par une bande d’aborigènes fous furieux. Nous avons été forcés d'abandonner le bétail à Hayfork, près de la rivière Trinity. Et on m'a tiré une flèche dans la cuisse. Elle est rentrée profondément dans le muscle et sa pointe s'est ancrée dans mon fémur.

Quand nous sommes enfin retournés à notre campement, nous avons découvert que la plaie s’était infectée. Ma jambe gauche a fini par être amputée. Une procédure épouvantable. J’étais retenu de force par mes frères tandis que le médecin effectuait minutieusement son devoir, une ceinture de cuir serrée entre mes dents. La sensation de la scie déchirant ma chair avant de toucher l'os, le bruit et la vibration de celui-ci quand l'objet tranchant s'est frayé son chemin à travers : jamais auparavant je n'avais eu tant l’envie de mourir.

Après l’opération, alors que je restais étendu là, dans le tourment et la souffrance, des sangsues ont été apposées sur la plaie afin d’en faire sortir le mauvais sang. Entretemps, Adolphe était parti avec une équipe d'hommes pour réclamer le bétail. Aucun d'eux n'est revenu. Je n'aurai jamais l'occasion de revoir mon frère chéri, et les personnes envoyées en reconnaissance n'ont même pas trouvé un cadavre que nous aurions pu enterrer et pleurer convenablement en lui donnant une sépulture chrétienne. Les Indiens sont à blâmer, je n'en doute pas. Il est à préciser que je sais que toutes les tribus ne sont pas composées de violents hors-la-loi, que beaucoup d'entre elles sont relativement pacifiques. Et en ce sens, même si je voulais que justice soit faite pour les assassins de mon frère, je ne pouvais pas blâmer ou calomnier tous les peuples autochtones pour ce crime.

Mais c’est après cet évènement que les attaques sur le moulin ont commencé.

En raison de la pression nécessaire au système hydraulique pour faire tourner la roue dans l'eau, nous étions obligés de placer le moulin sur la corne de la montagne, un endroit isolé, loin des fermes et des colonies. Ce qui le rendait vulnérable. Évidemment, des tribus en maraude ont considéré ça comme un sacrilège face à la forêt de séquoia et à la rivière qu'ils considéraient comme un lieu sacré. Et les champs au nord, maintenant cultivés et clôturés, étaient autrefois des prairies où ils chassaient. Par deux fois ils ont tenté d'incendier le moulin. Nous avons embauché des hommes armés pour le garder, mais ça s'est avéré trop coûteux, nos fonds ont diminué pour n'être plus qu'une misère, d'autant plus que perdre l’important troupeau de bétail avait déjà affaibli nos économies. Nous avons donc construit des fortifications autour du moulin, la haute clôture avec des sommets pointus, afin de le transformer en forteresse.

C'est à cette même période que les problèmes avec Bethany et Joséphine ont commencé.

À cause de mon infirmité, j'étais considéré comme trop fragile pour être d'une grande utilité dans la laiterie ou les fermes, alors il ne me restait plus qu'à superviser le travail du moulin et à entretenir les livres. À partir de là, il s'est produit un changement au niveau des filles. Elles ont commencé à faire des crises de somnambulisme. Nous les trouvions à errer dans les couloirs la nuit, se tenant par la main, marmonnant des choses incohérentes à propos du diable et des flammes sulfureuses de l'enfer.

Un soir, en allant dans leur chambre pour les border dans leurs lits comme à mon habitude, je les ai trouvées en train de sauter d'un matelas à l'autre en riant bruyamment. Je n'y ai pas fait attention. Elles avaient 14 ans, presque l’âge de la féminité, leurs corps prenaient des formes et leurs joues devenaient plus rosées, et évidemment des jeux stupides comme celui-ci étaient la norme pour leur âge.

« Les filles, il est temps de dormir à présent. Arrêtez ce chahut et allez dans vos lits.

– Mais nous ne sommes plus tes petites filles, ont-elle-dit d'une même voix à vous donner des frissons dans le dos.

– Allons mes chéries, quel est le sens de cela ? Pourquoi voudriez-vous dire une chose pareille ?

– Parce que tu n'es plus notre père à présent, a ricané Bethany.

– Nous avons un nouveau papa maintenant, a déclaré Joséphine avant de partir elle aussi dans un grand éclat de rire, son visage virant au rouge.

Mais quand j'ai crié : « Alors, alors ! » et ai clappé fortement des mains, elles ont arrêté leurs bêtises et sont docilement allées jusqu'à leurs lits.

« Stupides filles, ai-je dit en lissant leurs couvertures, vous ne devriez pas dire de telles choses. Ça fait de la peine à votre pauvre vieux père. »

Elles ont ricané de nouveau. J'ai supposé que c'était juste une des folies de l’adolescence et je les ai laissées, emportant la lanterne avec moi afin que la pièce soit plongée dans l'obscurité.

Elles ont tellement changé ces six dernières années, laissant l'enfance derrière elles pour devenir des jeunes filles. Et à ce moment, en boitant le long du couloir, loin de leur chambre, ma jambe de bois traînant sur le sol, je souffrais tellement pour ma défunte Margaret que j'ai senti quelque chose se briser dans ma poitrine. Je me suis effondré en pleurant. Ce n'était pas juste de douleur et de pitié pour moi-même, c’était également à cause de la grande inquiétude que j’avais pour mes filles. Comment pourrais-je, moi, un homme, les élever comme des dames dans cette terre sauvage ? Sans une seule femme raffinée ou rien n’y ressemblant à moins de mille miles ? J'ai pris la résolution de les inscrire dans un pensionnat. Dès le lendemain, je comptais me pencher sur la question et leur trouver un endroit convenable.

Cette nuit, longtemps après minuit, de l'agitation s'est fait entendre dans l'enclos des moutons.

N'importe qui ayant déjà égorgé une de ces bêtes connaît le bruit que fait un agneau qui agonise. Un gémissement presque humain. Ça m'a réveillé moi, ainsi que quelques travailleurs du moulin qui dormaient dans la maison. Nous équipant de lanternes et de fusils, nous nous sommes risqués à sortir et nous sommes dirigés vers le petit enclos derrière la maison. Nous avons découvert que plusieurs brebis et leurs petits avaient été abattues plus que sauvagement. Une avait sa tête joliment décapitée.

Les filles avaient fait ça.

Nous les avons découvertes allongées et dévêtues dans les viscères des animaux éventrés, trempées de sang pourpre, se tortillant dedans. Le pire dans tout ça, c’est qu'elles semblaient avoir commis ce terrible acte de brutalité à mains nues et avec leurs dents. Comment ? Je ne le sais pas. Aucun couteau n'a été trouvé. Elles étaient insensibles et babillaient des choses sans aucun sens pendant que quelques domestiques et moi-même les ramenions à la maison.

Je leur ai donné un bain cette nuit. Je les ai lavées comme si elles étaient redevenues des bébés. Je les ai assises dans la baignoire avant de verser de l'eau chaude sur elles, pour les détendre et les nettoyer, épurer leurs touffes de cheveux de tout sang, tout en leur disant que tout allait bien, pendant qu'elles bourdonnaient calmement, comme si elles étaient en transe : « Impur, impur, impur. »

Craignant qu'il n'y ait d'autres étranges incidents de somnambulisme, j'ai mis un verrou à leur porte et j’ai pris l’habitude de les enfermer la nuit.

Peu de temps après, une étrange maladie s'est abattue sur elles.

Elles gisaient dans leur lit, tremblantes et transpirantes. Et elles ont commencé à avoir des saignements de nez, d’oreilles, cela avec une humeur bleue et visqueuse coulant de leurs yeux. J'ai cessé de les considérer comme mes deux jumelles adorées, débordantes de vie, prêtes à éclore comme un bourgeon qui grossit avant de devenir une rose. Elles n’avaient pas tardé à prendre l'apparence de monstres, leurs yeux se révulsant souvent, de sorte qu'on n’en voyait que le blanc, brillant et créant un contraste avec leurs cernes. Leurs lèvres avaient pris la contenance de la pourriture et étaient devenues noires et gercées. Un médecin a été appelé. Il ne pouvait établir aucun diagnostic. Elles n'avaient pas de fièvre, pas de glandes enflées. Leur état n’avait pas tardé à empirer comme elles tâchaient de nous maudire plus vilement, de blasphémer et de parler dans des langues étranges dont nous ne connaissions pas les mots.

C'est quand le médecin a émis l'avis que c'était peut-être une maladie d'ordre surnaturel qu'il nous a recommandé de faire appel à un prêtre.

Au début, je n'ai pas pris ça au sérieux et j'étais déterminé à attendre patiemment que le mal étrange s'en aille, espérant chaque jour une quelconque amélioration. Il n'y en a pas eu. Elles refusaient la nourriture et commençaient à se faner et se flétrir, leurs yeux enfoncés et perdus dans la peau de leur tête décharnée dont le crâne commençait à se faire voir. Leur belle et épaisse chevelure miel avait perdu de sa souplesse et des touffes commençaient à tomber.

Les travailleurs autour du moulin ont commencé à s'inquiéter et plusieurs sont partis. Ils pouvaient entendre les cris des filles, les odieuses exécrations qu'elles criaient tout au long de la nuit. Les ouvriers restants ont commencé à me fuir aussi, et quand je venais pour superviser la mouture du grain et en vérifier le poids et la qualité, un silence gênant tombait, ponctué de murmures prudents et de regards furtifs.

Puis est arrivée cette horrible, atroce nuit, où, je me suis trouvé sans autres choix que celui d'appeler un prêtre.

J'ai été réveillé par le son des rires et des gémissements. Il était vraiment tard. Je me suis glissé dans le couloir et j'ai remarqué que les bruits venaient de la chambre des filles. De derrière la porte, je pouvais entendre un étrange bruit de succion et des éclats de voix. J'ai déverrouillé la porte, l'ai entrouverte, et dans la pâle lumière de la lune, j'ai vu un spectacle des plus exécrables.

Que Dieu ait pitié de mon âme pour avoir laissé ces immondes souvenirs remonter à la surface afin de noircir les pages de ce parchemin blanc, mais mes filles étaient nues et enlacées d'une manière des plus hideuses. Leurs visages étaient enfouis entre les jambes de l'autre, leurs mollets encerclant leurs épaules, léchant chacune le sexe en face d’elles. Et, oh, ça me fait mal de l'écrire, mais elles devaient avoir leurs règles, car leurs lèvres étaient colorées d'un rouge foncé qui ne pouvait être que du sang. Quand je suis entré, elles ont tourné leurs têtes vers moi, les yeux révulsés, blancs comme le ventre d'un poisson, les lèvres rouges, ruisselantes, et elles disaient, à l'unisson, d'une voix profonde et sensuelle : « Venez, venez et joignez-vous à nous, Père. »

C'est là que j'ai su que je n'avais plus le choix, et qu'il fallait faire venir un prêtre de toute urgence.  

_______
 
DEUXIEME PARTIE 

10 février, 1860

Nous avons été obligés de maîtriser les filles en les attachant à leurs lits au moyen de cordes. Leur état semble empirer d'heure en heure. Elles sont en train de dépérir. Je leur apporte du lait fermenté, du bouillon et du thé que j'essaye de leur donner à la cuillère. Elles refusent systématiquement ce que je leur offre d’un mouvement de tête, recrachent le tout sur moi et m'appellent par des noms vulgaires. Quand elles ne sont pas en train de crier ou de me maudire, elles rient vicieusement comme des gamines.

Je me sens tellement seul, il y a comme un vide dans mon cœur. Mes frères travaillent chacun dans leur ranch, ma femme n’est plus de ce monde, et les ouvriers que je côtoie au moulin me regardent avec plus de méfiance et de suspicion que jamais.

Les seuls à m'adresser un sourire dans ces jours sombres sont le groupe d'indiens que j'ai laissé rester sur notre propriété. Ils sont huit en tout : un vieil homme grisonnant, qui ne s'éloigne jamais du feu, trois vieilles femmes, et une jeune squaw qui est, je suppose, veuve, accompagnée de ses trois enfants dont un nourrisson. Ils ne parlent pas notre langue, et communiquer avec eux s’avère parfois difficile. Mais ils me sourient et me saluent. Ils marmonnent des mots que je reconnais comme étant des remerciements quand je leur apporte de la nourriture. La veuve, nommée Kaiquaish, est la plus aimable à mes yeux. Quand je l’emmène faire une corvée, comme balayer le sol de la salle à manger ou frotter la vaisselle, elle comprend rapidement mes mimes et effectue la tâche avec enthousiasme. Elle est la seule femme dans le ranch, en dehors de mes filles et des vieilles silencieuses, et sa présence m’apaise d'une façon que je ne peux décrire avec des mots.

Oui, pour le moment, ces nobles sauvages semblent être mes seuls amis.


14 Février, 1860

Le prêtre est arrivé aujourd'hui. Montant son cheval gris, il a traversé la neige vers les portes gardées du moulin. Quelques ouvriers qui protégeaient les fortifications d'indiens hostiles l'ont immédiatement remarqué et lui ont ouvert les lourdes portes en séquoia.

Je boitais, luttant pour empêcher ma béquille de glisser sur le sol gelé afin d’aller le saluer tandis qu'il traversait l'entrée. Il est ensuite descendu de sa monture qui piétinait de ses sabots le sol froid et dur et expirait de la fumée par les naseaux.

C'était un grand homme avec une longue barbe d’ébène parsemée de taches grises, portant une redingote noire et un chapeau assorti avec de larges bords, le tout recouvert d'une épaisse couche de flocons. Il avait des yeux sombres, perçants, avec une lueur métallique qui semblait pouvoir me transpercer alors qu’il me tendait la main. Il s'exprimait clairement, et d’une voix profonde il dit : « Révérend Michael Waighten, à votre service. » Sa poigne était forte et je sentais une grande puissance émaner de lui.

Je l'ai accueilli et l'ai fait entrer à l'intérieur de la propriété fortifiée. Il dirigeait son cheval par les rennes, et je boitillais à ses côtés.

« Avez-vous fait bon voyage ? ai-je demandé.

– Sans incidents, a-t-il murmuré.

Le long du mur, Kaiquaish et les autres natifs s’étaient blottis autour d'un petit feu tandis que le plus jeune des enfants chassait un poulet dans la neige.

« Et pourquoi permettez-vous à ces sauvages païens de vivre sous votre toit ? a demandé le prêtre, en les regardant avec dédain.

– Ils sont pauvres et ont besoin de soins. Alors nous leur avons donné un refuge, comme notre Seigneur Jésus Christ l'enseigne dans la parabole du Samaritain.

– « Jésus est venu pour apporter la division sur la terre », selon Saint Luc, verset 12:51.

– Mais Révérend, notre Seigneur et Sauveur n'a-t-il pas dit dans l'évangile selon Saint Marc, verset 9:50, « soyez en paix entre vous ? »

– Entre les sauvés, oui. Mais il est parfaitement clair au verset 10:34 de l'évangile selon Saint Matthieu : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter, non la paix, mais le glaive. »

– Alors qu'en est-il du verset 26:52, de l'évangile selon Saint Matthieu, toujours : « Remets ton glaive à sa place, car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ? »

Le prêtre commençait visiblement à perdre patience, son visage se déformait en un rictus rageur. Il a passé sa main dans sa longue barbe, s'est tourné vers moi, et a prononcé, crachant presque les mots :

« Apocalypse, verset 19:11 : « il juge et combat avec justice ! » Si vous ne croyez pas que nous sommes en guerre avec les esprits impurs et les païens, je vous suggère de relire ce passage de l’Apocalypse. Je respecte votre savoir, monsieur, mais je ne suis pas venu ici pour débattre sur la théologie. Je suis venu chasser des démons, si c'est bien ce à quoi nous avons affaire. Maintenant, où sont vos filles pour qui on m'a fait venir ?

– Elles sont dans la maison, mon bon Révérend. Elles sont devenues si violentes que… et bien… elles agissent si étrangement que nous avons été contraints de les attacher à leurs lits.

– Je vois. Menez-moi à elles.

– Ne voudriez-vous pas plutôt que je vous conduise à vos quartiers où vous pourriez vous décharger de vos affaires et vous laver après ce long voyage ?

– On trouvera un moment pour ça plus tard, mon fils. Mais dans un premier temps, emmenez-moi voir vos filles. »

J’ai donc guidé le Révérend à travers le couloir sombre, ce jusqu'à la lourde porte en bois, bien fermée à l'aide d'un cadenas en fer noir. J’ai agilement saisi la clé au fond de ma poche, afin de déverrouiller la serrure, et j’ai ouvert la clenche lentement. Dans la pièce, étaient allongées mes deux petites filles, attachées fermement au lit avec des cordes de chanvre. Elles se sont immédiatement assises aussi loin que leurs liens le leur permettaient et ont commencé à siffler comme de venimeuses vipères qu'on aurait dérangées. Le prêtre est entré dans la chambre mais n'a même pas jeté un regard aux jumelles, qui commençaient à lancer des injures et à se lamenter à propos de leurs attaches, faisant vaciller le lit. Il tenait un grand crucifix et tournait autour de la pièce en chantant en latin :

« Pater noster, qui es in caelis, sanctificetur nomen tuum...

– C’est le Chiffre Noir, a geint Bethany, il a le Chiffre de l'Ombre, je peux sentir le sang sur ses mains, l'odeur dans sa bouche.

– Le Chiffre Noir, gémissait Joséphine, je peux sentir le goût de ses péchés sur ma langue. Oh, oui, il va nous satisfaire.

– Qu'est-ce que vous racontez ? leur ai-je demandé, vous le connaissez ? »

Le prêtre s'est brusquement retourné pour me faire face, son visage ressemblant à celui d'un rapace.

« Silence ! N'engagez jamais la conversation avec les démons ! Ils ne sont que tromperies et fourberies, ils servent le patron des mensonges. »

Il s'est alors tourné et a affronté le regard des filles pour la première fois.

« Au nom du Christ révélez-moi vos vrais noms ! La puissance du Christ t'y oblige, révèle ton vrai nom ! »

Il a brandi le grand crucifix noir devant le visage de Bethany.

« Asmodeus, Zabulon » a dit Bethany dans un râle.

Il s'est retourné vers Joséphine, pressant le crucifix sur son front.

« Gressil, Amand » pleurnichait Joséphine.

Le prêtre s’est de nouveau tourné dans ma direction :

« Pouvez-vous m'apporter du charbon embrasé ainsi que le foie et le cœur d'un poisson ?

– Eh bien, oui, ai-je balbutié, il y a encore des braises dans la cheminée et nous avons un poisson frais dans la glacière.

– Alors apportez-les moi, et ne perdez pas de temps. »

Il s'est alors remis à psalmodier ses versets et à marcher autour de la chambre. J'ai fait ce qu'il m'a demandé et lui ai apporté une assiette de métal pleine à ras bord de braises sorties du feu et un paquet contenant le cœur et le foie d'un saumon. Il a placé l’assiette en bout de table, et a soufflé sur le charbon jusqu'à ce qu'il irradie d’un rouge ardent. Enfin, il a placé les organes au-dessus, les faisant crépiter et fumer.

Cela semblait avoir un curieux effet soporifique sur les filles, puisqu’elles ont arrêté leurs cris d'agonie et se sont endormies.

« Maintenant vous allez pouvoir me montrer mes appartements » : a dit le prêtre, en caressant sa longue barbe noire et en me regardant avec ses yeux perçants comme des feux ardents. Je l'ai emmené à son lieu de repos, où il a ouvert une grosse valise pleine de livres.

« Pourquoi vous ont-elles appelé le Chiffre Noir, si je peux me permettre de vous poser la question, mon bon Révérend ?

– Elles se moquaient et me provoquaient. Un Chiffre Noir est un péché qui n'a été ni confessé ni pardonné. Un péché qui peut faire aller un honnête homme en enfer et lui faire connaître les mains de Lucifer. Elles m'ont traité de pêcheur non expié. Impénitent. Mais ne croyez pas en leurs malices et en leurs mensonges, car elles ne me connaissent absolument pas. »

J'ai hoché la tête.

« Que sont donc ces livres que vous transportez ? ai-je demandé.

– Ce sont mes grimoires, des textes qui concernent les créatures de l'enfer. »

Il a saisi un grand livre relié en cuir sombre : Le dictionnaire infernal, par Jacques Auguste Simon Collin de Plancy. Du dos de sa main, il a caressé un autre ouvrage recouvert d’une toile vermeil, Le dragon rouge, écrit en 1517 par Alibeck l’Égyptien. Il a jeté un coup d’œil à un autre manuel encore, qui était lui aussi dans son sac : Le livre d'Abramelin le mage.

Alors il m'a fait face et m'a fixé avec ces yeux aussi coupants et froids qu'un diamant noir. Il a froncé les sourcils avant de caresser sa barbe d’ébène argentée, puis m’a demandé :

« Puis-je vous poser quelques questions, mon bon monsieur, s’il y a eu fornication ? Ont-elles essayé de vous séduire pour que vous couchiez avec elle, comme les filles de Lot l'ont fait ? »

Je voulais répondre, mais le silence s’est emparé de la pièce. Ma bouche bougeait mais aucun son n'en sortait. Mon visage est devenu rouge et j'ai baissé les yeux vers le sol.

« Oui, ai-je dit en sentant un frisson me parcourir ainsi qu'une affreuse bile brûler ma gorge, elles ont forniqué ensemble et m'ont demandé de me joindre à elles.

– Et pour l'amour du Christ, garçon, dites-moi la vérité maintenant, car tout dépend de cela, avez-vous répondu à leur appel avec des actions ?

– Mon bon Révérend, je vous en prie, s'il-vous-plaît, ne salissez pas ma réputation, même par doute en ce qui concerne ma chasteté avec mes filles. Bien sûr que non. Nous les avons immédiatement séparées et attachées, je vous ai fait appeler après avoir été témoin. Je savais que seule une influence démoniaque pouvait être responsable d'actes si obscènes et honteux, alors que mes douces filles n'avaient jamais montré rien d'autre que de la modestie et de la vertu auparavant.

– Bien. Vous êtes un homme bon, vous êtes même plus fort que Lot, qui a cédé aux avances démoniaques de ses filles, sa détermination ayant faibli à cause de la boisson. Nous avons clairement affaire à Asmodeus, l'ange noir de la luxure et de la perversion, ou certains de ses sous-fifres. La vérité est qu'ils sont légion. Savez-vous ce qu'est un cambion ?

– Non, je ne crois pas être familier avec le terme.

– Un cambion est l'enfant d'un démon. Les créatures du Diable rêvent d'infester la terre avec leurs viles progénitures, pour faire de cette terre l'Enfer.

– Mais, Révérend, ne sont-ils pas éternels et stériles ? Comment pourraient-ils procréer ici ? sur terre ?

– Le succube et l'incube possèdent un être, qu’ils utilisent afin de commettre des actes charnels, et, durant le coït, ils salissent la graine de façon à ce que l'enfant créé par cette union abominable soit entaché par le mal. Il devient un monstre. Et le produit de l'inceste est encore plus répugnant. Regardez les sauvages dans les collines autour de nous. Ils sont évidemment des cambions. Les voyez-vous comme des humains ? »

J'étais choqué par ces mots. Comment avions-nous pu passer si vite du sujet des démons à celui des natifs ? J'ai répondu ainsi :

« Eh bien oui, ai-je dit avec un air de dégoût, ils le sont. Et je dois admettre que vous m'offensez, mon cher Révérend. Je pense qu'un homme aussi saint que vous ne devrait pas dire de telles choses à propos de ses frères.

– Frères ? Ils ne sont pas mes frères. Ils sont sodomites. Ils passent leurs journées dévêtus, à pratiquer des rituels démoniaques. Ils sont bêtes et stupides. Ils n'ont pas de respect pour l'amour ou la virginité. Ils mangent des puces, de la vermine, des araignées et des vers. Ils n'ont foi ni en la justice, ni en Dieu. Ce sont des cambions purs et simples. Comme la peste, ils sont suivis par les démons qu’ils portent en leur sein. Ils en sont infectés de la même manière qu'un homme porte des poux ou la gale. Ils sont infestés des créatures de l'Enfer. N'est-ce pas l'évidence même ?

– Mon père nous a appris à traiter tous les hommes comme des égaux. Sur l'île du Prince Édouard, la terre à qui nous devons notre salut, les indigènes étaient protégés par les mêmes droits que les hommes blancs. J'ai essayé de pratiquer les mêmes idéaux de tolérance et d'acceptation ici.

– Et regardez où cela vous a mené ! hurlait-il. Un estropié ! Vos filles possédées par des démons ! Votre terre, votre fortune, votre succession et votre labeur sur le point de redevenir poussière ! Que celui qui possède des yeux apprenne à voir. Maintenant, mon bon monsieur, si vous voulez bien m’excuser, je suis fatigué du voyage et je dois me reposer.

– Bien, Révérend, que la paix soit avec vous.

– Avec vous également. »

J'ai alors quitté la pièce, fermant la porte derrière moi, ma vue quelque peu brouillée et mes pensées complètement troublées.

_______     
TROISIEME PARTIE !!!     

15 Février, 1860     
    
Le prêtre est resté enfermé dans la chambre avec les filles toute la journée. Me laissant dans le couloir où je suis resté assis durant de longues heures. Écoutant, tentant avec quelques difficultés de comprendre ce qu'il se passait à l'intérieur. J'ai entendu plusieurs fois une chose horrible. J'ai entendu mes filles lui demander de venir dans leurs lits, dans un langage si lubrique et infect que je n'ose le répéter. Il répondait à leurs séductions par des prières. J'ai entendu des cris de terreur qui semblaient plus animaux qu'humains. Puis un chant. Puis un long silence. Je suis devenu perplexe. Inquiet. Inquiet pour mes jumelles, mais également pour le prêtre. Bien qu’il m’eût mis en garde et dit de ne pas le faire, j'ai frappé mon poing contre le bois.

« Révérend ? »

La porte s'est ouverte et il m'a fixé avec des yeux furieux, sa barbe négligée et recouverte de bave.

« Je sais que vous m'avez dit de ne pas vous déranger ; je me suis juste inquiété à cause de ce long silence. »

Il a levé la main pour me calmer.

« Tout va bien. Vos filles vous sont revenues. Mais je ne sais pas pour combien de temps. Vous pouvez défaire leurs liens pour le moment. Mais le soir, avant qu'elles ne s'endorment, vous devez les remettre en place. Ces forces de l'obscurité sont fortes et vous joueront des tours. »

J'ai regardé par-dessus son épaule pour découvrir mes petites princesses. Leurs visages étaient redevenus normaux, leurs lèvres n'étaient plus noires, leurs yeux étaient clairs. « Papa ! » ont-elles crié. J'ai couru vers elles et j'ai desserré les cordes, les libérant et les entraînant dans mes bras où nous avons pleuré ensemble.

« Oh, les filles, vous m'avez tant manqué. Je vous aime tellement.

– Nous t'aimons aussi, Papa. »

Elles avaient faim. Dire qu’elles étaient affamées serait plus exact. Qu'elles aient tenu si longtemps sans eau ni nourriture reste un mystère pour moi. Je leur ai apporté de la viande et du bouillon, leur demandant de manger lentement, pour qu'elles ne se rendent pas malades. C'était des retrouvailles splendides, et je suis resté avec elles jusqu'à la tombée de la nuit.

« Je dois vous attacher, les ai-je prévenues pendant que j'allumais une lanterne pour remédier à l'obscurité grandissante du soir.

– Oh, le dois-tu vraiment, Papa ? Mes poignets sont si douloureux, se plaignait Bethany, ses yeux émeraudes brillant avec un éclat de pitié.

– Je n'ai pas le choix, ai-je dit, prenant les cordes et me préparant à les attacher à leurs lits.

– Et Mère te manque-t-elle ? » a demandé Joséphine.

Je me suis arrêté. L'entendre dire ça a réveillé en moi de nombreuses émotions que j’avais enfouies dans mon cœur, il m’a fallu prendre une profonde inspiration pour me calmer.

« Bien sûr qu'elle me manque.

– Ça doit être si dur pour toi, d'être tout seul.

– Oui, ma chérie, ça l'est. Mais je vous ai vous.

– Oui, c'est vrai. Tu nous as nous. J'espère que nous pourrons te consoler, comme Mère le faisait. Te donner ce qu'elle te donnait. T’offrir le plaisir qu'elle t’offrait. »

Horrifié, j'ai remarqué que les filles léchaient leurs lèvres en parlant et caressaient leurs seins, soulevant au passage leur chemise de nuit au-dessus de leurs jambes. J'ai chancelé.

« Les filles, redevenez-vous mêmes immédiatement ! leur ai-je ordonné.

– Viens t'allonger avec nous, Père. Nous pouvons autant te satisfaire que Mère. »

Heureusement, le Révérend a soudainement fait irruption dans la pièce en hurlant : « La puissance du Christ vous y oblige, partez immondes démons ! »

Pendant qu’elles criaient, il s'est tourné vers moi et m’a dit : « Dépêchez-vous, mon garçon, attachez-les ! »

Mais juste à cet instant, elles ont repris leur forme monstrueuse, avec leurs visages pâles et leurs yeux révulsés qui ne laissaient voir que le blanc.

J'ai saisi une corde et l'ai enroulée autour du poignet de Bethany. Elle me grognait dessus et se débattait comme un chat sauvage. Et alors que je voulais attraper le bras suivant, elle a tendu sa main, qu'elle a plié en forme de griffe, pour attaquer mon visage. Ses ongles abîmés, aussi pointus et aiguisés que des serres, ont douloureusement déchiré mon œil gauche.

Joséphine, de son côté, était sortie du lit et avait les doigts serrés sur la gorge du Révérend. Pendant un moment j'ai eu peur pour lui, jusqu'à ce qu'il ne l’ait attrapée par la taille pour la jeter sur le matelas.

« Tiens celle-là pendant que je finis d'attacher l'autre ! » m’a-t-il sommé.

Ignorant la douleur, je me suis jeté sur elle, la clouant sur le lit tandis que le Révérend finissait de serrer les liens de Bethany.

Au bout de quelques instants, Joséphine a fini par abandonner et m'a regardé, son visage avait repris ses traits de petite fille.

« Oh papa, ça fait mal. Pourquoi es-tu allongé sur moi comme ça ? Laisse-moi partir. Tu me fais mal Papa. »

Mais déjà le Révérend était sur elle, saisissant sans pitié ses mains et les attachant avec les grossières cordes de chanvre.

« Ne le laisse pas me faire ça, Papa. Comment peux-tu le laisser faire ? » couinait-elle douloureusement.

– N'écoutez pas leurs mensonges, » m'a ordonné le Révérend en finissant ses nœuds.

Puis il s'est levé et a fait le signe de croix avec ses mains, en murmurant en latin : « En Dominum, sanctum… »

Elles grognaient et crachaient sur lui. Et alors qu’elles se débattaient, il m'a regardé et a prononcé ce seul mot : « Partez. »

18 Février, 1860

Mon œil est salement amoché et je dois maintenant porter un bandage par-dessus. Quant aux filles, elles redeviennent lucides le jour, mais je me méfie d'elles. Le prêtre m'assure que c'est normal et que nous sommes sur le bon chemin. Je prie avec ferveur pour qu'il ait raison. Enfin, j'ai appelé mes jeunes frères à venir de leurs fermes et de leurs ranchs afin qu’ils rencontrent cet étrange Révérend, et pour discuter avec eux de ce qui pourrait être la meilleure marche à suivre concernant les récents évènements.

21 Février, 1860

Ayant reçu un courrier annonçant que mes frères arrivaient demain, je suis de suite aller annoncer la nouvelle au Révérend Michael. Sa porte était restée entrouverte, et alors que j’étais venu toquer, j'ai entendu des bruits étranges venant de l'intérieur. Un bruit de claquement suivi par des gémissements sourds. J'ai poussé la lourde pour l'ouvrir un peu plus et pouvoir regarder à l'intérieur. Là, à genoux sur le plancher en bois, se tenait le prêtre torse-nu qui me tournait le dos. Dans ses mains se trouvait un fouet – un chat à neuf queues – et il le frappait sur son épaule, flagellait son dos qui portait déjà des traces de coups. Ses blessures saignaient abondamment. Soudain, il s'est tourné avec une étrange rapidité et a aperçu mon regard avant que je n’aie eu le temps de prendre la fuite.

« Désolé Révérend, ai-je marmonné d'un air penaud, je ne voulais pas vous espionner. J'étais venu vous informer de l'arrivée de mes frères qui seront présents dès demain et j'ai entendu des bruits étranges, alors je voulais simplement connaître leur origine.

– Vous n'avez pas à me présenter des excuses. Je n’ai aucun secret, aucun. Un homme qui lutte contre le prince des ténèbres et sa légion se doit d’être fort et de savoir expier ses péchés. Non, je n’ai aucun secret, mais j'apprécie ma solitude.

– Oui, certainement Révérend. Pardonnez mon intrusion.

– Intrusion pardonnée, » a-t-il déclaré pendant que je fermais la porte tout en entendant le claquement du cuir sur la chair reprendre et résonner depuis la chambre.

20 Février, 1860

Mes frères sont arrivés aujourd'hui.

Ils semblaient vraiment inquiets à propos de la situation avec les jumelles, ce même si je leur ai bien dit que la situation progressait dans la bonne direction.

« Mais ton œil, cher frère, » a fait remarquer John, pointant du doigt ce que les autres essayaient délibérément d'omettre. Il a toujours été comme ça. Étant le plus jeune, il n'a pas une once de réserve et dit toujours tout ce qui lui passe par la tête.

« Ça paraît terrible, mais ce n'est qu'une égratignure, ai-je dit en ajustant le cache-œil, ça ira mieux sous peu. »

En dehors de cela, mes frères nous ont apporté de mauvaises nouvelles concernant le problème des natifs. Un groupe de plus de cent indiens entoure les forêts de séquoias au-dessus de nos terres. Ils sont affamés, ouvertement hostiles, et descendent avec hardiesse des collines dans l’optique de voler notre bétail. Ils sont aussi armés et pas seulement avec des arcs et des flèches, mais aussi avec des pistolets, brandissant effrontément leurs armes à quiconque s'opposerait à eux.

22 Février, 1860

J'ai été réveillé par un horrible cauchemar.

Je ramais sur un petit bateau en mer. Joséphine et Bethany étaient à la barre.

Les filles avaient huit ans, l'âge qu'elles avaient quand nous sommes arrivés à San Francisco : doux anges aux cheveux miel qui parlaient tranquillement entre elles, riaient.

Il n'y avait aucune terre en vue et le ciel était décoré par des étoiles et une lune, une lune carmine. J'ai baissé les yeux vers l'eau qui reflétait le rouge profond de l’astre.

Puis j'ai remarqué que ce n'était pas le reflet de la lune qui teintait l'eau, non, l’océan était ensanglanté. Et, en regardant au loin, j'ai vu un corps s'agiter, se débattre, se noyer dans l’hémoglobine. C'était ma Margaret.

J’ai bondi par-dessus bord pour la sauver, mais je ne pouvais pas l'atteindre. Le sang était épais et collant en plus d'avoir une odeur nauséabonde. Je n'arrivais pas à me frayer un chemin à travers, et plus que couler, j'ai commencé à m'enfoncer. Quant à Margaret, ce n’était plus elle qui se démenait pour rester à la surface, c'était la veuve indienne Kaiquaish et ses enfants, le vieil homme et les trois vieilles squaws. Ils poussaient ce hurlement qui est si spécifique à leur peuple. J'ai fait demi-tour vers le bateau en espérant qu'on me tende la main, cela pour seulement voir les filles qui se tenaient là devant moi, debout et riant d’un ricanement démoniaque. Elles étaient devenues des monstres cauchemardesques avec une peau pourrie et des yeux blancs clairs comme de la glace.

Je me suis brusquement réveillé dans un sursaut. Allongé dans mon lit, à bout de souffle. Pendant un moment je croyais encore entendre les cris des Indiens. Puis rien. Le silence. Je tendais l'oreille pour savoir si les sons que je percevais pouvaient être les craquements des poutres en bois. Rien. Puis, des murmures venant de la chambre des filles, suivis par des chuchotements et des éclats de rire.

Ce matin, quand je suis sorti dans la cour du domaine, il y avait du sang dans la neige. De grosses flaques de sang.

Et des marques d'éclaboussures contre les murs. Des taches de sang, de cervelle.

Des traces parcouraient la neige. Des sillons si profonds qu'ils s'enfonçaient dans la terre et laissaient apercevoir la boue.

Il y avait aussi les empreintes de plusieurs hommes.

Tous les natifs à qui nous avions permis de rester dans les murs de notre forteresse étaient partis, Kaiquaish, ses enfants, le vieil homme, les femmes. Disparus. Sans doute frappés à mort. Aucune arme n'avait été utilisée pour ne réveiller personne et ne pas attirer l'attention sur la boucherie.

J'ai trouvé le prêtre et mes frères en train de manger dans la salle-à-manger.

« Qu'avez-vous fait ? ai-je crié en boitant jusqu'à la grande table à laquelle ils étaient assis pour profiter d'une assiette remplie de victuailles, vous les avez tous tués, n'est-ce pas ? »

Ils ont répondu par le silence et des regards glacés.

« Comment avez-vous pu ? Ils étaient âgés, infirmes, des femmes et des enfants. »

Le prêtre a soutenu mon regard avec un air funeste.

« Ils étaient une peste. Un fléau. Ils devaient être exterminés.

– Vous avez commis un meurtre, lâche ! » hurlais-je, m'appuyant sur ma béquille pour que nos visages soient les plus proches possible, le regardant avec mon seul œil valide.

« Allez-vous en de mes terres » ai-je grogné.

George s'est levé et a osé dire : « Ce ne sont pas tes terres, William. Nous sommes une entreprise familiale et tu n'as pas le droit de lui ordonner de partir.

– Il a raison, a renchéri David, nous prenons les décisions en famille.

– Prendre les décisions en famille ? ai-je demandé, alors pourquoi n'ai-je pas été informé de la décision de tuer nos nobles invités la nuit dernière ?

– Nous savions comment tu allais réagir. Nous connaissions déjà ton avis sur la question. Tu étais en minorité.

– En minorité ? Je n'étais même pas présent pour donner mon avis sur cette affaire.

– Ta présence n'était pas nécessaire pour que notre décision soit unanime entre nous, a déclaré John.

– N'as-tu pas soif de justice pour Adolphe, notre frère disparu ? s'est enquit David.

– Qu'est-ce que la mort d'Adolphe a à voir avec le meurtre d'une veuve et de son enfant ?

– Bien, qu'en est-il de tes filles, alors ? a repris George qui soudainement a voulu donner son avis, mes jolies nièces ? Allons-nous les laisser dans le tourment ? Ne pas essayer de les sauver ? Et maintenant, tu voudrais attaquer le seul homme qui puisse leur venir en aide ? Qui puisse les sauver ?

– Je me pose des questions à propos de sa sorcellerie. Deutéronome 18:10 : “Qu'on ne trouve chez toi personne qui exerce le métier de devin.” » ai-je répliqué.

Le prêtre m’a regardé fixement. Lentement, il a porté une tasse fumante à ses lèvres pour siroter son café, puis m'a calmement rétorqué :

« En vérité, je vous le dis, faites attention à là où vous posez le pied et ne propagez pas de calomnies. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour votre bien et celui de vos filles. Nous sommes en guerre avec le diable et vous devez apprendre à l'accepter.

– Ne mettez pas la faute de vos infamies sur moi, lui ai-je craché en saisissant ma béquille et en m'éloignant furieusement d'eux.

– Nous formons une famille, William, a crié George dans mon dos alors que j'ouvrais la porte et qu'un vent froid pénétrait à l'intérieur, quelque chose doit être fait pour régler le problème. C'est nous ou eux. Tu dois l'accepter. »

Je ne lui ai pas répondu, j'ai marché d'un pas lourd, dehors dans la neige et la tempête. Le ciel au-dessus de moi était gris et triste comme la douleur dans mes côtes, lentement, la glace en provenance du paradis tombait au sol.




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 QUATRIEME PARTIE !!!     
   
26 Février, 1860     

Titubant dans la neige recouvrant la cour, j'ai espionné mon frère George avec un groupe de travailleurs et j’ai boité avec détermination vers lui, le tirant loin des autres pour que nous puissions parler rien que nous deux.

« Je ne fais pas confiance à ce prêtre. Pour moi il n'est pas un homme de Dieu.

– Et pourquoi cela, William ?

– Il s'enferme à l’intérieur avec mes filles, et fait des choses étranges qu'il ne laisse personne d'autre voir.

– Mais tu as dit toi-même que tu avais vu de l'amélioration dans leur état.

– Peut-être. Peut-être que leur maladie s'en va d'elle-même. Elles l'appellent le Chiffre Noir, et disent qu'elles sentent le sang dans son souffle et ses mains. Que penses-tu de ça ?

– Mon cher frère, mon aîné, tu ne dois pas écouter les mots et mensonges de la bête ! Le révérend est un homme bon. Je le sais. Nous avons longuement parlé durant la nuit. Nous ne sommes pas si différents. Il était un colon tout comme nous les sommes. Il avait une famille et un grand ranch. Il était allé acheter du bétail et était rentré chez lui pour découvrir que son ranch avait été dévalisé par des Indiens en guerre. Sa femme, son enfant, ils ont été découpés en petits morceaux. Tellement mutilés qu'ils étaient méconnaissables. Il savait que seul des démons pouvaient faire une telle chose. Des démons. Alors il s'est donné à l’œuvre de Dieu.

– L’œuvre de Dieu ? Tuer des indigènes ? Si ces meurtres en font des démons, alors, dis-moi, je t'en prie, qu'allons-nous faire ? Comment pouvons-nous les condamner pour des actes de violence quand nous essayons de les anéantir avec la nôtre ?

- Frère, tu es vraiment d'une nature fragile. J'ai des affaires à régler. Il y aura une réunion demain. Tous les fermiers et agriculteurs de milles lieux alentour seront là. Tu pourras exprimer tes préoccupations là-bas. »

Il est retourné avec les travailleurs et m'a laissé seul dans la neige. Mon œil me faisait mal et je pouvais sentir du pus dégouliner de sous le cache-oeil. Je l'ai essuyé avec un mouchoir, me suis tourné à l'aide de ma béquille, et l'ai jeté par terre. Dans les branches dénudées d'un vieux chêne, quelques corbeaux se querellaient et leurs croassements résonnaient à travers le paysage gelé.

27 Février, 1860

La réunion de cette nuit m'a beaucoup ébranlé et je me retrouve à douter de Dieu et de ce pays. Je me demande même ce que veut dire être chrétien. Ma foi elle-même semble en péril, d'autant plus que j'entends les plaintes de mes filles et leurs cris de lamentation résonner à travers les ténèbres.

La réunion s'est tenue dans notre grande salle à manger. Nous étions beaucoup, mon estimation est de six membres de notre communauté de colons. Le célèbre tueur d'Indien Henry Larrabee était présent, un homme dont l'existence même remplit mon âme d'effroi. Beaucoup ont fait le récit de la façon dont ils ont pris du plaisir à fracasser les têtes des squaws, des enfants et des nourrissons.

E. L. Davis était là. Il présidait, le révérend à sa droite et mes trois frères à sa gauche.

« Nous avons demandé au gouverneur Downey que les volontaires d'Humboldt soient mobilisés et il a décliné notre pétition en affirmant que l'armée américaine avait envoyé une compagnie complémentaire de Réguliers à Fort Humboldt. Les avons-nous vus ? Non. »

Seman Wright s'est alors levé, en hurlant.

« Nos arguments au gouvernement fédéral tombent dans les oreilles de sourds ! Déjà au sud de la Caroline, du Mississippi, de la Floride, d'Alabama, de Georgie, de Louisiane et au Texas, ils ont fait succession de l'union. Ils sont au bord de la guerre civile et ne peuvent pas envoyer de troupes pour nous aider. Nous devons nous contenter de nos propres moyens. »

Une grosse clameur d'approbation accompagnée d'acclamations de « C'est ça, c'est ça ! » a éclaté à travers la pièce.

David s'est mis à discourir une fois de plus.

« Cette compagnie est nécessaire pour les vies et le bien-être de nos familles et amis. Si nous ne pouvons pas obtenir la protection qui nous revient de droit de la part de l’État du gouvernement fédéral, une protection à laquelle les citoyens ont droit, je m'opposerai à payer plus d'impôts pour ma part ! Nous allons mener nos propres batailles par nos propres moyens, exterminer les Indiens de la face la terre tant que le pays sera concerné ! »

Son cri a été accueilli avec de violents cris d'approbation une fois de plus et des martèlements de pieds et de poings. Moi, dans le fond de la pièce, je ne pouvais garder le silence plus longtemps et j'ai pris la parole dans le vacarme.

« Suis-je le seul homme parmi vous qui implore la paix avec les indigènes ? Rien de bon ne peut naître de ce massacre. La violence n'engendre rien d'autre que plus de violence. Nous devons trouver la fraternité ou je crains que nous ne soyons tous condamnés.

– La fraternité ? a crié quelqu'un, ils ne sont pas nos frères.

– Ils ne sont pas de ma famille, a crié un autre avant qu’une vague de huées et de railleries ne se soit déclenchée contre moi.

– Pensez au message de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, leur ai-je habilement répondu.

– Pensez au proverbe du bon samaritain. »

Alors le Révérend s'est levé.

« Nous sommes ici engagés dans une grande guerre spirituelle avec le mal ! N'utilisez pas à tort et à travers les mots de notre Sauveur pour affaiblir cette armée chrétienne. Notre Seigneur disait dans Luc, 12 :51, “Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, vous dis-je, mais la division.”

– Et puis-je vous demander, hurlais-je, bon pasteur, cher révérend, quel est votre clergé ?

– Mon clergé, criait-il, est n'importe quel et tous les hommes qui osent me suivre contre les païens de ces collines ! Les héros de Humboldt qui osent faire face au diable ! Ceux pour qui je prêche ! Et ceux à qui je donnerai ma bénédiction ! »

Je continuais de parler mais mes paroles étaient noyées par les cris appréciateurs de la foule déchaînée.

Le révérend a continué, criant aussi fort que ses poumons le lui permettaient, des postillons sortant de sa bouche.

« “Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive !” comme disait notre sauveur. Qui plus est, “que celui qui n'a point d'épée vende son vêtement et en achète une !” Maintenant, comme il nous l'a ordonné, Faisons la GUERRE. »

Soudain tout le monde s’était levé, applaudissant et piétinant, marchant tout autour de la pièce et dans la nuit. J'ai remarqué George dans la foule en délire et l'ai attrapé par la manche.

« Frère, l'ai-je imploré, c'est de la folie. Qu'est-ce que penserait notre père ? Il nous a appris la bonté envers notre prochain. Sur l'île du Prince Édouard, il s'est battu pour faire la paix avec les natifs. J'en suis sûr, rien de bon ne peut résulter de ce que vous voulez faire.

– Nous ne sommes plus au canada, m'a-t-il répondu aussi froid qu'une pierre tombale âgée d'un siècle, nous devons prendre les choses en mains. »

Il a jeté un rapide regard dédaigneux sur moi.

« Regarde ce qu'il est advenu de toi, mon frère. Un boiteux à moitié aveugle. Ton devoir est avec tes filles. Va les rejoindre. Veille sur elles. Nous allons faire ce qui doit être fait. »

Il s'est secoué pour échapper à l'emprise de ma main et a rejoint les masses. La foule montait sur leurs chevaux prenant le galop, et ils s'en sont allés loin des portes de notre fort avant de se faire avaler par la nuit, laissant seulement l'écho de leurs violents cris de vengeance.

29 Février, 1860

Je sens l'emprise de la folie se resserrer sur mon esprit tandis que les hurlements de mes filles emplissent ma tête comme un essaim d'abeilles le ferait avec le creux d'un tronc.

J'écris ceci comme une pénitence, comme une confession, pour expier et obtenir le pardon divin pour les actes que j'ai commis et que je suis sur le point de commettre. Pour me débarrasser du Chiffre Noir, pour trouver la rédemption pour ce chiffre de l'obscurité qui salit mon âme. Quel supplice que d'écrire cela ; en effet, je frappe mes poings sur ma tête et la cache dans mes mains, mes larmes tachent ce parchemin et étalent l'encre noire.

Il semble que je suis aussi tombé sous l'influence démoniaque. Pour quelle autre raison aurait-il pu m’arriver une chose pareille ?

La nuit dernière, j'ai été tourmenté par le plus odieux des rêves. D'ignobles visions de fornication de la plus illicite des manières. Avec mes propres filles. Mes deux filles de seulement quatorze ans. Nous étions allongés ensemble d'une manière que je n'avais jamais envisagée auparavant. Des positions étranges et contre-natures. Je me suis réveillé en sueur, les pensées s'embrouillant dans ma tête et j'ai repoussé le rêve sale de mon esprit, déterminé à l'oublier, pensant qu'il ne pouvait qu'être le produit de l’angoisse et de l'épuisement.

Je me suis habillé et suis allé vérifier comment allaient Bethany et Josephine. J'ai ouvert la porte pour les trouver détachées et nues, s’enlaçant avec leurs bras, s'embrassant d'une façon obscène avec leurs langues dans la bouche de l'autre.

« Tu es revenu pour en avoir plus, Père ? » a dit Bethany, en me faisant un clin d’œil horrible. Alors, en regardant par terre, j'ai vu mon pantalon, ma chemise de travail et ma redingote, entassés sur le sol. J'ai soudain réalisé que ces horribles visions n'étaient pas un rêve. Horrifié, je me suis rappelé de moi rampant jusqu'à leur chambre pour les détacher et coucher avec elles.

Joséphine me regardait maintenant et parlait.

« Je vais appeler mon fils comme toi, Père, pour que tu sois son père aussi. »

Elles ont jeté la tête en arrière en riant, des railleries nauséabondes, et c'est Bethany qui a parlé cette fois.

« Et je vais nommer mon fils Michael comme le révérend. »

Je reculais, abasourdi et horrifié par leur ton léger.

« Quel est le problème, Papa ? Triste que nous ayions demandé à ton petit prêtre de tuer Kaiquaish ? Nous avons vu la façon dont tu la regardais. Vilain, vilain. Peut-être que tu la reverras en enfer. Et sais-tu ce que nous avons fait faire à ton révérend et tes frères à présent ? De la spéléologie dans les têtes de bébés sur une île de la baie ! »

Elles sont reparties d'un grand éclat de rire avant de bondir sur leurs pieds d'une façon absolument pas naturelle, elles flottaient même au-dessus du sol en venant vers moi, leurs doigts recourbés, telles des griffes de prédatrices. Juste quand elles m'ont atteint, j'ai retrouvé mes sens et ai réussi à claquer la porte, poussant le gros verrou en fer. Quand elles ont frappé contre la porte, elle a ployé pendant un moment et j'ai cru qu'elle pourrait éclater, mais ça a tenu bon. Alors elles ont commencé à donner des coups et à s'énerver dessus, grattant et hurlant comme des sorcières.

« Laisse-nous sortir, Père ! disaient leurs cris étouffés de l'intérieur, laisse-nous te supplier comme nous l'avons fait l'autre nuit ! »

Maintenant que je suis assis là et que j'écris, mes mains tremblent tellement qu'elles peuvent à peine faire griffonner à la plume les mots sur le papier. Je peux seulement espérer effacer mon Chiffre Noir avec ces confessions. Que je peux échapper à ce pêché incestueux des ténèbres qui a en quelque sorte trouvé sa place sur mes faibles épaules incapables de le supporter. Ne voyant qu'un seul recours à cette abominable situation, je vais chercher l'essence de Térébenthine, la graisse de baleine, la graisse d'engrenage, n'importe quoi d'inflammable que je pourrais trouver, et en couvrir la maison avec. Me couvrir moi-même avec. Et espérer que les flammes de cette terre pourront apaiser notre Seigneur et Sauveur ainsi de m'épargner des flammes sulfureuses de l'enfer souterrain.
      


  
      
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Vous remarquerez le ton très moraliste de ce texte.
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with dark eyes quiet dark city child plays alone : the caged bear dances


Last edited by Antinotice on Sun 30 Aug 2020 - 16:37; edited 5 times in total
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PostPosted: Sat 19 Sep 2015 - 23:39    Post subject: Publicité

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Wasite
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PostPosted: Fri 3 Jul 2020 - 17:49    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

Le texte date, je sais, mais est-ce que tu as eu l'autorisation à l'époque ?
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Antinotice
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PostPosted: Sat 4 Jul 2020 - 12:58    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

Non je ne l'ai pas demandée.

Tiens d'ailleurs, je me rends compte qu'il manque la source, je la rajoute ici. Le mec ne semble plus actif depuis 2019...




(Votez svp, d'ailleurs je reverrais un peu ma traduction dans le cas où elle serait acceptée)
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Dan Torrance
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PostPosted: Wed 8 Jul 2020 - 21:05    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

On a l'autorisation de l'auteur pour la publication du texte. Du coup il faudra juste indiquer à la fin du texte :


" Crédit : Humboldt Lycanthrope https://www.facebook.com/matthewbrockmeyer "
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L'humour oui mais la qualité avec.

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Noname
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PostPosted: Wed 29 Jul 2020 - 15:50    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

Je vous présente le POUR de la flemme. Ce texte est bien écrit, bien construit, engageant, intéressant, amusant, dramatique, dégueulasse sur le plan moral. Il y a tout ce que j'aime. <3
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Il n’y a aucune raison à ne pas se laisser absorber par sa Folie,
Elle est la sortie de secours de ce Purgatoire.

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Wasite
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PostPosted: Thu 30 Jul 2020 - 13:01    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

Acceptée
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Antinotice
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PostPosted: Thu 30 Jul 2020 - 13:35    Post subject: Le chiffre de l'ombre Reply with quote

ENFIN. Après 5 ans.
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