Creepypasta from the Crypt Index du Forum
 
 
 
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[C1] Anna

 
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Raven
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Féminin Gémeaux (21mai-20juin)

MessagePosté le: Ven 18 Mai 2018 - 17:24    Sujet du message: [C1] Anna Répondre en citant

Anna 
 
 
Quand je pense aux mots horreur et épouvante je les trouve décidément bien choisis pour décrire ce que j'ai vécu. Pendant le procès, l'avocat de la défense parlait de folie barbare. Folie est aussi le bon mot. On m'a déclaré coupable de meurtre ce matin. Le tribunal n'a pas cru à mon histoire. Selon l'avocat de la défense, j'aurai emmené Jasmine sur l'île pour la tuer et faire disparaître son cadavre.
On m'a condamné à perpétuité mais un examen psychologique à conclu que je finirais mes jours dans un asile. Beaucoup de paperasse pour pas grand-chose si vous voulez mon avis. Je n'avais jamais eu l'intention de quitter l'institut. Le souvenir de notre séjour sur cette île maudite hante toujours mes nuits. Le jour, je souffre d'accès de démence et la nuit, je me réveille tous les soirs à la même heure en hurlant. Parfois je rêve de Jasmine, parfois de Anna. D'autres fois de mes parents ou alors je me retrouve au tribunal et je me repasse sans cesse les interminables séances de procès. A chaque fois je me retourne dans mes draps jusqu'à l'aube. Mais pas ce soir. Le rêve qui m'a réveillé était trop intense. Je me trouvai dans la caverne avec Anna. Un bûcher ronflait au centre de la caverne, une femme y était attachée et hurlait, hurlait, HURLAIT ! C'était Jasmine. Un fumée lourde et nauséabonde emplissait l'espace confiné de la grotte. Moi, j'étais debout, main dans la main avec Anna et je l'embrassai sans quitter des yeux la silhouette de Jasmine qui se tordait dans les flammes. Et le cri résonnait dans mes oreilles, dans mon ventre, dans ma gorge. C'est en me réveillant que j'ai compris que c'était moi qui hurlait !
Une nuit de plus sans dormir. Alors, je me suis levé, et j'ai commencé à taper mon histoire sur la machine à écrire. Je n'ai pas de nom, je l'ai oublié. Oh bien sûr, l'avocat de la défense le connaît. On me l'a répété des dizaines de fois, mais ce n'est plus le mien. Je ne suis plus celui que j'étais en arrivant sur l'île. Quand je repense à notre vie ensemble à Jasmine et à moi. Quand je repense à notre petit appartement, à nos amis. Toute cette époque me semble si étrangère. Je pense que ma vie à vraiment commencé ce jour là.


A l'époque, cela faisait plusieurs mois que Jasmine et moi mettions de l'argent de côté pour partir en vacances en province. J'aurais aimé visiter un pays chaud mais Jasmine souhaitait rester en France pour trouver un coin « Tout à fait pittoresque » comme elle aimait le répéter en prenant un accent bizarre. « Pittoresque, oui monsieur. ». Elle répétait en gloussant. Après plusieurs semaines de recherches infructueuses nous sommes tombés sur l'annonce d'une petite maison perdue au milieu d'une île non moins paumée. L'île d'Houat, qui se situe dans l'océan Atlantique, quelque-part après Lorient. Jasmine était ravie, on faisait difficilement plus pittoresque qu'un bled où l'impact démographique des chèvres excédait de loin celui de l'homme. Personnellement, je me sentais moins attiré qu'elle par cette idée, j'aimais bien la ville et le confort qu'elle pouvait offrir et je me disais que, quitte à partir, autant aller vraiment loin. Mais elle avait peur des avions et n'avait de cesse que de me casser les oreilles en me répétant que les vibrations du métro la rendait folle, et que les gaz d'échappement la rendaient malade. Je me souviens avoir argué sur le fait que la fumée de ses clopes et de ses joints n'avaient rien à envier aux pots d'échappement des bagnoles, mais vous savez ce que c'est, « ce que femme veut elle l'obtient. »


C'est pourquoi une aube grise et venteuse nous trouva assis dans notre voiture en train de partager un joint, le regard fixé sur une étendue d'eau verdâtre et mousseuse en attendant que l’embarcadère ouvre.
On ne se le serait avoué pour rien au monde mais si nous admirions la mer ce matin là, c'était avant tout pour la mettre au défi de valoir l'argent et l'énergie que nous avions investi pour venir la voir, et pour tout dire, elle n'a pas été à la hauteur de nos espérances.
J'avais fait une nuit blanche, roulant toute la nuit pour arriver à temps dans la morne ville de Quiberon et que m'avait-on réservé comme comité d’accueil ? Une eau vaseuse et des algues noirâtres. Je n'avais jamais vu la mer et sans mentir, j'aurais autant préféré rester chez moi à admirer les plages que me montrait mon navigateur internet, la mer est toujours plus belle sur internet.
Une heure et deux-trois clopes fumées à la hâte en luttant sous la bruine et les rafales, et on montait sur le pont de l'Élancé, qui n'avait d'ailleurs d'élancé que le nom. C'était une coque de quelques quinze mètres de long pour cinq de large. Il y avait une cabine à l'étage sans doute pour le capitaine et les matelots et une cabine en dessous munie de banquettes en plastique, le même genre que les sièges qu'ils avaient planté sur le pont supérieur, à l’extérieur. Je m'attardai un moment sur le pont puis j'entrai dans la cabine, finalement vaincu par les éléments. En faisant glisser la porte vitrée je vis la masse de cheveux bruns et crépus de Jasmine dépasser d'une des banquettes qui étaient face au mur. Je m'installai à ses côtés et soufflai en fouillant mon sac à la recherche d'un bouquin à lire pendant la traversée.
« Putain de vent de merde ! C'est mort pour que je sorte fumer une clope par ce vent !
Jasmine me répondit en pinçant les lèvres.
- Le fameux crachin breton, mais bon, trois quarts d'heure de trajet, tu devrais pouvoir tenir.
- Ouais je pense. »
Et sur ce, ayant trouvé la page que j'avais cornée, je me plongeai dans ma lecture.
On voyait encore le port par la fenêtre quand Jasmine s'est précipitée aux chiottes.
J'ai entendu un bruit peu ragoûtant et puis elle est revenue sans un mot mais plus verte qu'un chou de Bruxelles. Elle pinçait ses lèvres si fort qu'elles étaient réduites à une mince ligne rose sur son teint basané.
Voilà qu'elle était malade en bateau ! Bien fait pour elle ! Elle n'avait qu'à jeter son dévolu sur un coin moins paumé tiens ! J'ai pensé à lui dire cela, mais en fait j'ai demandé :
« Ça va mon cœur ?
- Ouais, ouais, le shit qui passe mal je pense…
Elle était repliée sur elle même les bras crispés autour de son estomac.
- Tu sais c'est pas grave si tu as le mal de mer, on devrait sortir sur le pont, l'air frais pourrait te faire du bien.
- Non ! T'inquiètes ça va aller…
- Ah ça pour aller ça va. » Ai-je marmonné en la regardant repartir aux chiottes ventre à terre.
J'ai rangé mon bouquin, passé nos sacs respectifs en bandoulière et avec un sourire désabusé je suis allé frapper à la porte estampillée « Toilettes ».
Il fallut vingt minutes pour que je parvienne enfin à la traîner sur le pont. L'air frais lui fit du bien, mais le matelot n'eut pas l'air ravi de voir sa rambarde recouverte de glaires et de restes à moitié consommés d'un croissant qu'elle avait grignoté sur la route. Je lui ai payé une clope pour me faire pardonner et on a passé le reste de la traversée à discuter pendant que Jasmine luttait contre son estomac le nez dans les bras.
Le type, un vrai moulin à paroles, me raconta que l'île avait une superficie de trois kilomètres carré pour trois cent habitants à peine à la saison morte. A en juger par le temps, j'en déduisis que nous étions à la saison morte. Il m'expliqua aussi que l'île avait une école primaire mais ni collège ni lycée. Les enfants devaient prendre le bateau matin et soir pour aller en cours sur le continent. Jasmine me lança un regard noir quand j'évoquai l'idée qu'elle doive prendre le bateau deux fois par jour si on décidait de s'installer sur l'île. Le matelot trouva la remarque cocasse et avait un rire communicatif. J'aimais bien ce gars. Lorsque je l'interrogeai sur la moyenne d'âge de l'île, il annonça soixante ans. Autant vous dire qu'à ce stade, j'envisageai notre séjour avec de moins en moins d'enthousiasme.


Le ciel s'était découvert quand notre ami matelot amarra le bateau au quai de l'île. Le soleil tenta une percée timide, projetant ses rayons pour éclairer une jetée de béton pleine d'algues.
L'île était recouverte d'arbres en dehors des plages au sable piqueté de buissons épineux. Depuis le port, on apercevait quand-même quelques habitations aux façades d'un crépi blanc délavé.
Trop heureuse de retrouver la terre ferme Jasmine fila en coup de vent en direction de la plage, ce qui m'obligea à courir à sa suite les deux sacs à dos me battant les reins. Elle ralentit bientôt et je la rattrapai au bout de la jetée. Il ne pleuvait plus mais Jasmine ne se sentait pas encore capable d'affronter la côte escarpée qui montait jusqu'à ce qui tenait lieu de bourg. On s'est donc assis sur le banc qui faisait face à la plage, et avons roulé un joint en discutant à propos des autochtones que nous regardions rejoindre en barque leurs petits bateaux à moteur amarrés au milieu du port. Sans doute des gens qui travaillaient sur le continent.
Une heure dans les bouchons ou une heure en pleine mer, à chacun son « métro, boulot, dodo. » La pluie nous délogea, tombant d'une manière aussi soudaine que violente et nous pourchassa pendant notre course effrénée vers le bourg. Jasmine se débattait encore avec sa nausée et avait du mal à me suivre. Je m’arrêtai pour l'attendre devant ce qui devait être le seul hôtel de l'île. C'était elle qui avait la carte voyez-vous.


On avait réservé la maison sur Air BnB et Mr Humbert, le propriétaire, habitait Paris. Ainsi il nous avait rencontré avant notre départ pour nous remettre les clés. Il nous avait également griffonné un plan de l'île relativement correct pour nous permettre de retrouver la maison plus facilement. D'après ses dires, il avait hérité la maison d'une grande tante qu'il n'avait pas vue depuis son enfance, et n'avait mis les pieds en personne dans ladite maison que pour prendre les photos qu'il affichait sur le site. Il nous indiqua aussi qu'un voisin avait un double des clés et qu'il lui versait un salaire pour qu'il se charge du ménage et de l'entretien.
Après quoi je m'étais ensuite efforcé d'écourter la rencontre en voyant qu'il couvait Jasmine d'un regard qui n'avait rien d'innocent.


Pour l'instant, je la laissai se dépatouiller avec le plan, j'avais déjà assez de mal à capter du réseau : ma mère m'avait demandé une photo de l'île mais pas moyen de faire partir celle que j'avais prise du port.
« Je suppose que la maison n'a pas d'accès internet ?
Sabine rit
- Tu pourras t’estimer heureux de capter toutes les chaînes à la télé à mon avis. Ah tiens ! C'est là. »
Dit-elle en s’arrêtant soudain.


La maison en elle même n'était pas bien grande mais ce qui en faisait le charme, c'était qu'elle n'était pas située au dessus d'un métro. Une fois la porte fermée on n'entendait rien d'autre que le bruit de la pluie sur les vitres. Je n'étais pas habitué à ce silence.


Coutumiers de l’exiguïté des appartements parisiens comme nous l'étions. L'idée d'avoir accès à un salon, une cuisine, deux chambres et des toilettes qui ne soient pas dans la salle de bain nous enchantait. On trouvait également dans le salon une cheminée en état de marche et une bibliothèque étonnamment bien fournie. Une fois débarrassé des sacs, j'appelai Jasmine qui était occupée à s’extasier devant la baignoire à l'étage pour la prévenir que je sortais chercher un restaurant, et lui demandai si elle voulait m'accompagner. Le trajet n'ayant pas été des plus reposant pour elle, elle m'expliqua qu'elle préférait de loin rester à la maison et se faire couler un bain.


Au dehors, je fus frappé par un vent chargé d'odeur marine. N'ayant pas la moindre idée d'où j'étais supposé me rendre, je laissai mes pas me guider au hasard. La pluie avait de nouveau cessé et le soleil avait percé les nuages, cette fois-ci pour de bon, du moins, je l’espérais. N'étant pas moi même très animé par la perspective d'une première journée de vacances pluvieuse. J’arrivai finalement devant la mairie et rebroussai chemin en m'apercevant qu'elle était plantée au bord d'une falaise abrupte qui tombait à pic jusqu'à une belle plage pleine de sable fin et de galets, ici pas de buissons épineux comme sur la côte près du port.
Il était définitivement onze heure quand je passai devant « Le Goéland », le seul et unique bar de l'île, qui affichait fièrement un petit menu sur le panneau en devanture. Mon estomac gargouilla à l'évocation d'une pizza, mais une grille recouvrait encore la façade en verre. Dans la rue attenante je trouvai une épicerie ouverte et poussai la porte. Une petite grand-mère tassée m’accueillit avec une grimace. Elle avait des yeux énormes et globuleux, aux paupières presque inexistantes, un cou tassé et fripé et une peau parcheminée et visqueuse à la fois. Elle se tenait courbée sur un tabouret haut et pourtant dépassait à peine du comptoir. Son apparence ne m'inspira pas confiance et je préférai demander à une cliente si elle savait où je pourrais me procurer des cigarettes. La jeune femme m'indiqua un hôtel situé sur la route du port, celui là même que nous avions croisé en cherchant la maison. Je la remerciai chaudement puis, résolu à profiter un maximum de mes vacances, je partis en direction de la plage. Le restaurant n'était pas près d'ouvrir de toute façon.


Je suivis la rue de l'épicerie et fut surpris de constater que la côte était plus éloignée du bourg que je ne l'avais cru d'abord. Je tétais une cigarette quand j'aperçus enfin une étendue vert de gris dans une trouée entre deux sapins. Parvenu entre les arbres je contemplai durant de longues minutes les collines sablonneuses recouvertes de ces buissons d'épines.
La plage était très grande et je n'avais pas le temps de m'aventurer plus loin si je voulais être de retour à temps au Goéland. Je rebroussai chemin une nouvelle fois, et en arrivant devant le resto, je tombai sur le patron occupé à relever la grille. Une brève conversation avec lui m'apprit que le restaurant était fermé à la saison morte mais je parvins toutefois à négocier deux steak-frites pour midi et quart et passais à l'hôtel avant de rentrer.
- Huit balles cinquante le paquet de vingt ! Putain, l'inflation des clopes dans ce bled ! M'écriai-je en claquant la porte derrière moi.
Une fois de plus le silence qui régnait dans la maison me surprit, mais il y avait autre chose qui n'était pas là avant mon départ, une certaine pression dans l'atmosphère, comme un bruit si aigu qu'on ne le remarque pas tout de suite, et dont on ne s'aperçoit que quand il s'arrête.
Je m'étais attendu à entendre le bruit familier de la télé mais rien d'autre ne régnait qu'un silence aussi prégnant que l'était l'odeur de sel à l'extérieur.
En entrant dans le salon je trouvai Jasmine affalée dans le canapé un petit livre dans les mains, elle n'en avait même pas levé les yeux quand j'étais entré. En fait de livre, il s'agissait plutôt d'un petit carnet noir à la couverture en cuir ou toute autre peau qu'on avait tannée puis teinte.
En quatre ans de relation, je l'avais déjà vue lire, bien qu'elle ne soit pas une lectrice aussi vorace que je l'étais moi même, il y avait eu des précédents. Ce qui m'a surtout frappé c'est que je ne l'avais jamais vue avec une expression si concentrée.
Je posai ma veste sur une chaise et rallumai le joint qui m'attendait dans le cendrier.
- Eh Jasmine ! Claironnai-je.
Elle sursauta, battit des paupières comme si elle venait de se réveiller et leva ses yeux hagards vers moi.
- Tu es rentré ? T'as trouvé un resto ?
- Ouais je crois bien, t'es prête ?
- Ouais ! Dans deux minutes ! Elle me tendit le carnet. Tu devrais lire ça, c'est énorme !
Je la débarrassai pendant qu'elle passait son manteau et son bonnet en toute hâte. Dehors la pluie avait repris une fois de plus.
Je feuilletai le livre en l'attendant.
Les pages jaunies étaient recouvertes d'une écriture en pattes de mouches, les marges remplies par des prises de notes et au milieu je finis par trouver plusieurs pages recouvertes d'étranges symboles et d'étoiles à sept branches. Je revois encore ces images. Gravés à la pointe de chacune des branches, de nombreux symboles d'une nature impie m'hérissèrent le poil et je refermai le livre aussi sec.
- C'est un truc d'occultisme ton truc ? Balbutiai-je d'une voix que j’espérai moins tremblante qu'elle ne me parut. Je ne m'étais toujours pas remis du trouble provoqué par les inscriptions. Il me semblait vraiment que je n'aurai jamais dû voir une telle chose. C'était encore une impression diffuse à ce moment là, mais aujourd'hui j'en suis certain.
Elle me jeta un regard interrogateur.
- Non, c'est le journal d'une nana qui a vécu sur l'île à l'époque.
Je dus réprimer une impulsion qui me poussait à reprendre le livre. Là, j'étais intrigué.
- Ah Bon ? A quelle époque ? Demandai-je plutôt.
- Je sais pas, c'est pas précisé.
- Et comment elle s’appelait ?
- Je sais pas non plus.
- Mais bon dieu il parle de quoi ton truc du coup ? Je m'étonnai.
- Je t'expliquerai en mangeant j'ai trop faim là ! Indiqua-t-elle enfin prête.
- Ouais, c'est menu unique d'ailleurs ; Steak-frite !
- Ça ira.

Je repassai mon manteau sur mes épaules et la suivit dans l'entrée.
Dans la rue elle enlaça mon bras et posa sa tête sur mon épaule, elle avait finalement décidé de laisser le bonnet à l'intérieur et ses longs cheveux caressaient doucement ma joue et mon cou. Je respirai son parfum qui embaumait doucement le Lilas en l'entraînant vers le restaurant.
Avec le recul et sachant ce qui allait se passer sur cette île, je ne peux m'empêcher de penser à ce qui s'était peut-être déjà passé.
Je ne sais pas si Jasmine à jamais mangé au Goéland avec moi.

Au cours du repas elle avait toujours l'air égaré que j'avais déjà noté chez elle plus tôt dans la maison. Elle ne prit même pas la mouche contre les piliers de comptoir accoudés au bar qui se permettaient des remarques on ne peut moins subtiles à propos d'une « vache » au pelage noir, à la crinière épaisse et… à la vertu douteuse. Elle ne semblait pas entendre leurs rires gras alors qu'elle me racontait à demi mot la vie de celle que j'avais baptisé dans un éclat de rire « La Anne Franck anonyme ».
La petite avait une vie tout à fait banale, son père était pêcheur, sa mère s'occupait de la maison et elle, elle nourrissait les poules…
Je n'arrivai pas à comprendre ce qui pouvait tant fasciner Jasmine mais m’abstins de tout commentaire. J'émis tout juste quelques interrogations autour de l'idée qu'aurait eu une petite fille de dessiner des choses comme ces étoiles étranges que je lui décrivis. Jasmine me promit d'élucider ce mystère dès qu'elle y parviendrait, et je passai le reste du repas à l'écouter en silence.
Je ne comptais plus les fois où elle s'était retrouvée à ma place, obligée de m'écouter soliloquer à propos d'un livre qu'elle ne connaissait ni d’Adam ni d’Eve. Au cours du repas, mon regard se trouva attiré par une photographie en noir et blanc qui était affichée sur le mur à côté du comptoir. L'image montrait une petite fille en robe blanche qui souriait à l'objectif en montrant un banc du doigt. Je reconnus le banc sur lequel nous nous étions installés en arrivant. Le patron que j'interrogeai ne voulut pas m'en apprendre plus et je n'osai pas me frotter aux habitués, qui me toisaient la mine revêche. J'étais sur le point de suivre Jasmine qui était déjà sortie et c'est en jetant un dernier coup d’œil à l'image que j'aperçus un mouvement au fond de la pièce. Un vieil homme qui sirotait un liquide ambré tout en me matant d'un œil torve. Je frissonnai, décelant en lui les mêmes caractéristiques physiques que chez l'épicière. j'amorçai un geste dans sa direction quand il vida son verra d'un trait et abaissa une paupière lourde en me montrant la photographie du doigt. Un sourire malsain sur le visage. Jasmine toqua sur la vitre, s'attirant un regard peu amène de la part du patron mais cela eut le mérite de me sortir de ma transe.


Une lassitude anormale m'accueillit sur le perron et je n'aspirai plus qu'à m'étendre. Jasmine n'était pas fatiguée mais il faut savoir qu'on était partis de Paris à minuit, et qu'elle avait ronflé jusqu'à la dernière aire d'autoroute avant Quiberon. Elle avait conduit pendant l'heure restante mais je n'étais pas parvenu à trouver le sommeil.
Je me réveillai vaseux et l'esprit embrumé mais sensiblement plus reposé. Les volets étaient encore ouverts et je vis que la nuit était tombée, mon téléphone, qui n'était jamais très loin, m'informa qu'il était six heure passé.
Dans le salon, je trouvai Jasmine dans la position exacte où je l'avais laissée en rentrant de ma promenade de l'après midi, le regard toujours plongé dans le carnet.
- T'as trouvé pourquoi Anne a dessiné ces symboles ? Lançai-je en m’apercevant qu'elle ne m'accordait pas le moindre regard. L'estomac gargouillant, j'ouvris par pur réflexe la porte du frigo et mis quelques instants à comprendre pourquoi c'était étrange qu'il se révèle si bien rempli.
- T'es allée faire des courses ? Demandais-je d'une voix plus forte que d'ordinaire. Cela eut l'effet escompté car Jasmine sursauta.
- Nan, nan… Un type, c'est de la part du proprio. Marmonna-t-elle en battant des cils un instant avant que son attention ne soit de nouveau accaparée par le journal.
- C'est super sympa ! Répondis-je avant de me rendre compte que c'était peine perdue, elle ne m'écoutait plus.
- Je vais faire un tour, la plage doit être belle sous la lune. Déclarai-je à titre informatif en me bricolant un jambon beurre. J'espérais qu'elle m'accompagnerait, mais elle n'avait d'yeux que pour son satané carnet.
Sur le chemin j'allumai une cigarette et je ruminai de désagréables remarques à l'attention de Jasmine et de son maudit carnet. Elle me tannait pendant trois semaines pour qu'on vienne se perdre sur ce petit bout de terre râblé et battu par les vents, me bassinant sur les bienfaits de l'air pur et toutes ces conneries, et maintenant qu'on était là elle n'avait pas foutu le nez dehors !
Finalement j'en vins à repenser au livre, le souvenir des symboles me secoua d'un frisson et je me remémorais plutôt son épaisseur. On avait payé pour dix jours, à ce rythme elle l'aurait fini demain et la vie pourrait reprendre son cours normal.


Quel con j'ai été ! J'aurais dû balancer cette saloperie dans la cheminée quand je l'avais eue dans la main et point barre !


Au bout d'une demi-heure, j'étais arrivé suffisamment loin des zones habitées pour qu'il n'ait pas été jugé nécessaire d'installer des lampadaires à cet endroit.
Il ne pleuvait pas et l'air était sec mais le ciel devait être couvert ce soir là, car en levant le nez je ne vis ni étoiles, ni lune. L'obscurité presque tangible n'était déchirée que par la maigre lumière crue de mon téléphone qui conférait aux arbres et au chemin une allure morbide.
Les branches basses et nues m'évoquaient des membres tordus et décharnés, je réprimai un nouveau frisson en encaissant une rafale de vent.
Après m'être enfoncé sous le couvert des arbres en quête de la trouée entre les sapins, je butai contre ce qui m'apparut alors comme une racine et m'effondrai de tout mon long.
Je me rappelle nettement la surprise que j'ai ressenti à ce moment, car je gardai la lumière de mon téléphone braquée sur le sol devant moi et si racine il y avait eu, je l'aurais vue !
Toutefois je ne pouvais nier le fait que quelque chose retenait ma chaussure.
En me contorsionnant je tâtonnais à l'aveuglette cherchant à retrouver mon téléphone qui avait eu la merveilleuse idée de tomber du côté qui émettait la lumière.
« Comme les tartines beurrées tiens, la loi de Murphy qu'on appelle ça ! »
Ronchonnant et pestant sur une situation que je trouvais de plus en plus ridicule, j'abandonnai pour un moment l'idée de récupérer mon téléphone pour consacrer tous mes efforts à la nécessité bien plus pressante de libérer mon pied toujours coincé.
Mes doigts ne tardèrent pas à déceler la source du problème, au toucher, je ne l'identifiai pas tout de suite. On aurait dit un fil de cuisine, le genre de petite cordelette dont on se sert pour retenir le rôti pendant la cuisson. Dans une cuisine pourquoi pas ? Mais qui apporterait un truc comme ça dans un sous bois ? Et pour en faire quoi ? Un collet ?
Il y avait peut-être des lapins dans le coin.
« Bon dieu de péons braconniers ! »
Je parvins tant bien que mal à me dépêtrer de ce fil importun, et en me redressant, je crus distinguer dans mon dos un bruit de pas en partie étouffé par le vent qui faisait bruisser les rares feuilles encore vivaces.
Tétanisé, je m'arrêtai, l'oreille aux aguets, le cœur battant.
Je comptais cinq respirations et, n'ayant rien entendu d'autre que les bruits du passage du vent entre les arbres, me détendis, riant de ma propre paranoïa.
Un citadin, dans le noir complet, en pleine nature et sans téléphone par dessus le marché ! De quoi mettre n'importe qui à fleur de peau non ?
Je passai ensuite de longues minutes à tâtonner le sol à l'aveuglette, espérant mettre de nouveau la main sur ma seule source de lumière, quand surgit du silence un cri à la fois lointain et… Trop proche.
Je l'entends encore, c'était indéniablement un cri, à la fois humain et animal, il avait surgi du silence comme une flèche tirée au travers d'une obscurité presque palpable.
En l'entendant je me redressai vivement, réalisant qu'un étrange picotement parcourait la base de mon crâne et descendait le long de ma nuque.
J'envisageai un instant de ne pas me retourner et, peut-être aurai-je eu raison de ne pas le faire.


D'abord il n'y avait que la nuit, mais j'étais certain d'avoir entendu quelque chose et, en plissant les yeux, j'aperçus une étrange forme à quelques pas en amont du sentier… Humanoïde, elle se tenait à l'endroit où je m'étais arrêté entre les deux sapins un peu plus tôt. Quand il faisait jour. Autant dire une éternité auparavant.
Sa masse sombre informe et indistincte se découpait sur l'horizon, les branches des sapins se balançaient lentement sous l'effet du vent et leurs ombres hérissées d'épines semblaient traverser l'apparition.
J'aurai dû être pétrifié, devenir fou de terreur, et finir ma nuit en pleine crise d'hystérie, mais au contraire, je ne me souviens pas avoir eu le moindre mouvement de recul.
Je me suis approché lentement, par petits pas, retenant mon souffle et j'ai fini par tendre un bras.
Il fallait que je la touche, si je pouvais la toucher cela signifierait que c'était réel, et si c'était réel cela voudrait dire que je n'étais pas fou.
Mon bras ne rencontra aucune résistance, tout juste l'air était-il un peu plus dense. Je ne sais pas comment le décrire, c'était intangible et pourtant tangible, âpre et doux à la fois, étrangement tiède mais ma main à l'intérieur était glacée.
En dépit des années qui sont passées depuis, je ressens encore au bout de mon bras gauche ce picotement si particulier, comme une réminiscence, comme une douleur fantôme. Je ne sais pas combien de temps je suis resté sur cette colline avec cette chose. Je la touchai et je regardai au-delà de cette étrange masse qui n'était pas vraiment là.
J'ai vu la plage cette nuit là, la plage de jour, de nuit, la mer secouée de remous ou alors vaste et huileuse, vide ou pleine, avec et sans buissons, avec et sans poissons.
J'ai entendu des cris et des rires et j'ai vu la lune pleine cent et une fois avant de m’effondrer la tête dans les vagues.
Après, ce n'est plus que le flou… J'ai le vague souvenir d'avoir dodeliné de la tête en apercevant le premier lampadaire, et je me souviens nettement de la fraîcheur de la poignée de la porte sous ma main parcourue de picotement intenses et désagréables. Plus tard, je me souviens de moi, me glissant sous les draps et me collant contre le corps tiède de Jasmine déjà endormie.
J'ai passé une nuit agitée, mes rêves ont été remplis d'images indistinctes et incohérentes, de cavernes marines aux parois recouvertes d'une écriture rupestre et de psalmodies informes proférées dans une langue tellement archaïque que mon esprit rechigne à s'en rappeler.


J'émergeai avec difficulté alors que le soleil était bien au-delà de son zénith, pour autant qu'on puisse en juger sous un ciel opaque. Les nuages ne laissaient filtrer de la lumière du soleil qu'un éclairage blafard, qui n'avait rien à envier à la lune. Une brume étrange qui flottait dans l'air marin obscurcissait l'horizon, et conférait une aura irréelle et impalpable à la rue et aux bâtiments. Les paupières complètement bouffies je descendis l'escalier en m'aidant de la rambarde et me rendis à la cuisine en me disant qu'un bon thé m'éclaircirait peut-être les idées. Le carnet trônait au centre de la table du salon mais nulle trace de Jasmine. Ce n'était pas son genre, elle qui ne sortait jamais dans la rue sans être accompagnée, serait-elle sortie sans me prévenir ?
Par réflexe je plongeai la main dans la poche de mon jean à la recherche de mon téléphone, mais me trouvai saisi de stupeur alors que ma main fouillait vainement les profondeurs de ma poche désespérément vide. Un frisson d'incompréhension me secoua. Mon téléphone était TOUJOURS dans ma poche, je ne me rappelai pas la dernière fois où je m'en étais séparé. J'ai lu une étude un jour qui expliquait que la sensation qu'on ressent quand on perds son smartphone équivaut à une micro crise cardiaque. Je n'en étais pas loin…
Et puis le cours de ma soirée me frappa comme un coup de poing en pleine poitrine. Pris d'une crise d'apoplexie aussi soudaine qu'inexplicable je m'affalai sur une chaise en attendant que mon crâne cesse de bourdonner.
Je revis le bosquet, le collet, les sapins, entendit à nouveau ce cri résonner dans mon esprit !
Et puis le souvenir de ce que j'avais rencontré là bas me donna un second coup.
Cette masse ombreuse et horrible, cette entité centenaire que j'avais vue, touchée, et avec qui j'avais conversé !
Il me fallut de longues minutes et deux cigarettes fumées d'une main tremblante pour que mon estomac se décide à arrêter de danser la gigue.
Mes jambes acceptaient de nouveau de supporter mon poids et je me redressai péniblement quand on frappa à la porte d'entrée.
- Jasmine ? Appelai-je.
Mais c'était idiot, elle n'aurait pas frappé.
Je me dirigeai vers l'entrée d'un pas chancelant et mes jambes faillirent me trahir à nouveau quand je découvris ce qui se tenait derrière la porte vitrée.
On aurait dit le frère jumeau de la vendeuse de l'épicerie, les mêmes yeux, la même peau, le même cou fripé, le même air d'un être humain qui aurait pourri plutôt que de mûrir.
Par contre, tout dans sa mise hurlait son état de breton, un vrai archétype, le ciré, le béret en tweed, il ne manquait plus que la pipe au bec.
J'ouvrais la porte et je distinguai plus nettement le vieil homme voûté.
- Bien le bonjour mon p'tit ! Chuis Michel ! Entama-t-il en me tendant la main ouverte.
- Euh, bonjour. Répondis-je en la serrant. Frissonnant d'avance au contact de cette peau parcheminée.
- On s'a ratés hier. Reprit-il. J'a crosé vot' femme ! Pô trés causante celle là. J'peux entrer ?
- Oui bien sûr mais qui êtes vous ? Demandais-je toujours troublé, il s'exprimait avec une voix forte et bien plus jeune qu'il n'en avait l'air, mais usait d'un patois à vous éclater les tympans.
- Mais Michel j'vous dis ! C'est moi que Mr Humbert paye pour entretenir la maison à s'place.
- Oh ! Oui ! Ça me revient ! Ma femme m'a parlé de vous, entrez. L'évocation du nom m'avait sorti de ma stupeur et je m'écartai pour le laisser entrer. Il passa devant moi exhalant une odeur de moisi qui me fit froncer le nez. Une fois la porte claquée il retira son béret, dévoilant un crâne chauve et luisant, si ce n'était une masse de cheveux longs blancs et filasses à l'arrière de sa tête, comme si une araignée avait tenté de se tisser une toile entre ses deux oreilles décollées.
Une fois qu'il eut posé son manteau sur le montant de l'escalier et qu'il eut sorti de la poche de son veston une vieille pipe en bois (je l'avais venue venir celle là) je repris :
- Merci pour les courses au fait, je vous offre quelque chose ? J'allais justement faire chauffer de l'eau.
Il déclina mon invitation, baragouinant dans son étrange patois tout en bourrant sa pipe, à propos de la chaudière qui aurait besoin d'une révision.
- La chaudière, c'est pour ça que vous êtes venus ?
Il acquiesça faisant ballotter son crâne épais sur son cou trop faible pour en supporter le poids.
- J'a v'nu a matin mais personne a v'nu ouvrir. Sur ces mots il a hoché la tête comme s'il posait une question et attendait une réponse, et puis il est parti s'occuper de la chaudière pendant que je buvais mon thé.
- Vous n'auriez pas croisé ma femme ce matin d'ailleurs ? Lançai-je à la cantonade.
J'entendis une voix provenant du hall me répondre.
- Si, j'la vue, elle longeait la plage de Trez speredoù y'a pas vingt minutes.
Pris d'une soudaine inspiration, j'avais profité de son absence pour sortir une bouteille de vin blanc d'un placard et avais posé les deux verres sur la table. Le bruit n'avait pas tardé à l'attirer et il lorgnait à présent sur la bouteille.
Les bretons et l'alcool hein ?
Je l'invitais à trinquer avec moi et en s'asseyant il fut pris d'une quinte de toux, il resta un moment à tousser et pour finir éructa un mollard dans son mouchoir. Relevant son visage rouge et bouffi vers moi il prit la bouteille et nous servit deux verres « pas plus haut qu'le bord. »
J'étais en train de regretter mon idée en me disant que l'alcool n'était pas forcément la meilleure médecine dans son cas mais déchantais bien vite en le voyant siffler le canon d'un coup d'un seul.
Je suivis le mouvement en essayant de singer son lever de coude, après la nuit que je venais de passer j'avais besoin de plus que ça.
Je faillis m'étouffer avec l'alcool ce qui déclencha un rire semblable à un grincement chez mon compagnon. Qui s'acheva évidemment par une quinte de toux.


Pendant la première moitié de la bouteille Michel s'improvisa guide touristique, me nommant les plages, devisant tout seul à propos de la faune et de la flore.
Petite anecdote personnelle, il y avait bien des lapins sur l'île.
Ensuite il me parla de l'été, à l'en croire, une fois les beaux jours bien installés, l'île devenait une véritable Ibiza miniature. A la mi-Juillet on voyait débarquer des hordes de jeunes débauchés qui mettaient les plages sens dessus dessous.
Je n'échappai pas non plus à quelques allusions homophobes et à quelques remarques acerbes à propos des migrants mais cela tenait plus de l'ignorance que d'une réelle aversion.
Et pour cause, depuis son île Michel n'avait jamais dû se retrouver à moins de cinquante bornes du moindre migrant.
Ce ne fut que lorsque nous atteignîmes le quatrième verre et que nos regards furent devenus bien vitreux que je commençai à lui poser des questions sur la maison et ses précédents propriétaires.
Je n'osai pas pour l'instant évoquer le souvenir de ma rencontre de la veille et ne savais pas si j’allais m'y résoudre, je ne voulais pas passer pour un fou.
Il me parla de Mr Humbert et de sa grand-mère la vieille Paulette qui était née et qui avait été enterrée sur l'île. J'eus droit à quelques anecdotes sur leur jeunesse enfuie et me risquai finalement à évoquer le carnet en le montrant du doigt. Il était toujours là, posé sagement sur la table, sa couverture noire et brillante reflétant les rayons du soleil qui perçait vainement le manteau de nuages. J'espérais ainsi glaner quelques informations inédites dont Jasmine n'aurait peut-être pas eu vent.
Michel se raidit subitement et je crus déceler une étincelle dans son regard. Sur le moment je ne me suis pas posé de questions mais en me remémorant ce fragment du récit, je me prends à penser qu'il s'agissait peut-être de peur.


Étant donné l'importance de son histoire et dans le but de vous en faciliter la compréhension je me suis efforcé autant que faire se peut de vous épargner le patois.


- Ça, c'est vraiment une sale histoire, je croyais qu'on avait brûlé le carnet en même temps que la dépouille de la petite Anna…
Je n'osai pas l'interrompre de peur qu'il ne se ravise. De toute évidence, il s'agissait là d'un tabou sur l'île et je me contentai plutôt de remplir à nouveau son verre.


« C'était y'a cinquante ans, j'étais jeune à l'époque, pas beaucoup plus vieux que vous en fait.
Il y avait la petite Anna. Tout le monde l’appelait la petite Anna, sûrement parce que sa mère s'appelait aussi Anna, ça se faisait dans le temps.
Enfin voilà, la petite, elle devait pas avoir douze ans, jolie comme un cœur, elle passait son temps à se balader sur la plage, sa mère lui faisait l'école à la maison et dès qu'elle avait un moment de libre elle courait sur la plage, ou s'occupait de ses poules.
Qu'est ce qu'elle pouvait les aimer ses poules, leurs cot-cot ça la faisait éclater de rire et quand elle riait ! Ça vous faisait chaud dans le cœur comme un chat qui ronronne.
Tout le monde l'aimait bien sur l'île et elle allait et venait comme elle voulait.
Elle jouait pas trop avec les autres enfants, préférait la plage et pis les mouettes.
Le papa partait la nuit et revenait le matin, elle se levait toujours à l'aurore pour le regarder arriver depuis le banc sur le port. C'est pour elle qu'on a installé un banc à cet endroit, au début elle s’asseyait dans le sable.
Enfin bref, le problème c'est qu'un matin les marins sont rentrés… Sans le père.
Il était tombé à l'eau en tirant le filet et comme la mer était mauvaise cette nuit là ils ont pas réussi à le remonter. C'était ça la vie des marins en ce temps là, la mer est une traîtresse et il y avait toujours un risque.
Mais Anna elle a pas accepté ça.
Elle a pleuré toute la journée et le soir elle est montée dans sa chambre. Du moins c'est ce que la mère a cru.
Le lendemain quand elle est venue pour la réveiller, la Anna n'était plus là.
D'abord elle a cru qu'elle était retournée sur le port pour guetter mais à midi il a fallu qu'elle se rende à l'évidence, Anna avait disparu.
Alors on a interrogé tout le monde, fouillé toute l'île, c'est un p'tit bled vous savez, tout le monde se connaît ici et personne voulait du mal à la p'tite Anna.
Tout ce qu'on sait de cette nuit là c'est ce que Willy, un gars qui est mort depuis, nous a dit.
Et tout ce qu'il a dit c'est qu'il l'avait pt'et vue marcher vers la plage de Trez speredoù vers neuf heure du soir, mais il était trop saoul du coup il était sûr de rien.
La mère a cru tourner folle, d'abord le mari, et direct après la petite, c'était trop pour elle.
Et ça aurait p'tet pu si la marée n'avait pas rapporté le mari le surlendemain. Eh oui !
Bon, il avait perdu un peu de poids et était trempé-gueuné mais il respirait le bougre !
Tout le monde a crié au miracle mais personne ne voulait être celui qui aurait à lui apprendre la disparition de sa fille.
C'est sa femme qui s'en est chargée, dès qu'il a pu marcher il s'est mis à arpenter les plages.
Il a organisé une, deux, trois battues mais au bout d'une semaine on avait retourné le moindre caillou de l'île pour savoir si elle était pas au dessous et à ce moment là il s'est avoué vaincu. »


Une quinte de toux l'interrompit et je retenais mon souffle, la plage de Trez speredoù… C'était là bas que j'étais hier soir…
Il reprit :


« L'histoire aurait pu s'arrêter là et je devrais sans doute me taire mais vous avez lu le livre non ? Alors ça peut pas vous faire de mal.
Une semaine après, la marée à de nouveau ramené sur la plage un corps humain vivant ! Je vous le donne en mille. La petite Anna.
Sauf que là où le père était revenu plutôt en forme, la petite elle était toute blanche et froide et elle a jamais repris de couleurs après ça.
Toute fine, toute blanche, ses cheveux naguère noirs comme l'ardoise étaient plus blancs que les murs et ses yeux étaient devenus tout rouges.
La mère, elle avait entendu parler d'une maladie qui faisait ça et on lui a trouvé toutes sortes de médications mais jamais elle a repris des couleur.
Alors après, c'était Anna Wenn qu'on l'appelait. Anna La Blanche.
Elle était revenue différente en dehors mais aussi différente en dedans. Elle a arrêté de s'occuper de ses poules et n'a plus jamais remis un pied sur une plage.
Elle a passé deux ans sans quasiment sortir de sa chambre et refusait presque toutes les nourritures. Elle était folle vous voyez, je ne sais pas si c'est pas un équipage de mauvais gars qui l'ont prise ou autre chose mais la Anna qu'on nous a rendue était comme… Brisée.
Et puis une nuit, au solstice d'hiver elle est sortie, elle est allée dans le poulailler et a tué toutes les poules dont sa mère prenait soin pour elle depuis des années. Elle a disposé les carcasses en étoile et tracé des trucs à vous filer les jetons par terre avec le sang.
Et puis elle a ri. C'est ça qui nous a attiré. Je vous ai parlé du rire de Anna, ben là je peux vous jurer que c'était pas Anna qui riait, c'était un grincement dur comme le fer et froid comme le givre, un caquètement horrible, une caricature grotesque de rire. On l'a trouvée là, au milieu du cercle, un couteau de cuisine dans une main et puis… Et puis…


Le vieux fit ballotter son crâne hypertrophié une fois de plus et je crus voir une larme s'écraser au sol.. A moins que ce ne fut une goutte de vin.
Sa voix était morte dans un gargouillis qui se changea en quinte de toux. Il cracha sur le plancher et m'agrippa au col, amenant mon visage à quelques centimètres du sien, rougi par l'effort et l'alcool.
- Gamin ! Faut que je te montre un truc !
Il me tenait toujours par le col et m'entraîna presque de force dans le hall d'entrée, là il me lâcha et se mit à passer ses mains le long du mur en dessous de l'escalier. Au bout d'un moment j'entendis un raclement et une petite porte se dessina soudain au fur et à mesure qu'il l'ouvrait.
- La chaudière elle est là ! T'as compris ?
- Oui d'accord mais pourquoi… Balbutiai-je
- Non ! M'interrompit-il. Il y a des choses cachées je te dis ! Comme Anna, comme la chaudière ! Faut toujours regarder deux fois. T'a compris ? Regarder deux fois ! Demanda-t-il en pointant le plafond avec son doigt.
Comme j’acquiesçai, interdit concernant la posture à adopter il me serra la main et sortit.
Troublé, j'observai son pas claudiquant tandis qu'il remontait la rue en jetant sans cesse des regards par dessus son épaule comme s'il avait l'enfer aux trousses…


L'histoire du vieux m'avait laissé matière à penser mais sa réaction à la fin… A n'en pas douter ce pauvre vieillard était complètement sénile. Je refermai la porte du placard qui disparut presque entièrement dans le mur. Il fallait vraiment savoir qu'elle était là pour la voir.
Je caressai l'idée de retourner me coucher, après tout j'étais en vacances non ?
En m'installant sous les draps je regrettai le vin en guise de petit déjeuner. J'avais l'impression d'avoir une brique à la place de l'estomac et ma tête tournait atrocement. Me redressant au bord du lit, j'inspirai un grand coup et décelait une odeur douceâtre et écœurante qui hantait le fond de l'air dans la chambre.
Il n'en fallut pas plus pour que je me retrouve le nez dans la cuvette. J'aérais ensuite la chambre et sortis prendre l'air. J'aurais dû retourner vers Trez speredoù pour aller chercher mon téléphone, l'idée de ne pas l'avoir sur moi m’était extrêmement désagréable, mais le souvenir de la nuit était encore trop frais dans mon esprit et mes pas me conduisirent vers le port. Je m’installai sur le banc d'Anna. Le même que sur la photographie dans le bar. Je pouvais presque la revoir, là où elle se tenait sur la photo. Je ne l'avais pas remarqué la veille mais il y avait une petite plaque sur laquelle on avait gravé « Ker Anna ». Elle avait donc bel et bien existé. Un point pour l'histoire du vieux. Un gloussement de petite fille m'atteint, lointain, comme charrié par les vagues. j'observais l'horizon pour en déterminer la source mais mon regard dériva bientôt pour se poser sur deux marques dans le sable. Deux traces de petits pieds dans le sable. Je me levai, pris d'un vertige. Ces traces n'étaient pas là quand j'étais arrivé ! Devenais-je fou ?
Une sensation de malaise me saisit et je repris le chemin de la maison en rabattant ma capuche sur ma tête, comme pour me soustraire au monde extérieur. La porte était ouverte et je fus accueilli par une odeur de cuisson qui fit rugir mon estomac. Jasmine était rentrée. En poussant la porte du salon je la trouvai aux fourneaux, elle était belle avec sa petite robe bleu royal et ses cheveux relevés en un chignon improvisé. Elle m’accueillit d'un baiser distrait.
- T'étais où ? Demanda-t-elle en sortant un paquet de galettes du frigo.
- Je suis sorti chercher mon téléphone, je l'ai perdu hier soir. Mentis-je, je ne sais pas pourquoi mais je répugnais à me confier sur la raison pour laquelle je n'étais pas retourné à Trez speredoù.
- Ah oui, je l'ai trouvé ce matin en me baladant, tiens ! Annonça-t-elle tout sourire en le sortant de sa poche et en me le tendant.
- Super ! Merci ! Je le pris dans mes mains et le retournai dans tous les sens. Il semblait en parfait état mis à part qu'il était à court de batterie.
- Tu devrais faire un peu plus attention à tes affaires, il est pas mort au moins ? Me gronda-t-elle.
- A première vue non mais faut que je le recharge pour être sûr. On mange quoi ? M'enquis-je préférant changer de sujet.
- Des galettes ! On est en Bretagne ou pas ?
- Cool, besoin d'aide ?
Je l'aidais à cuisiner et je lui rapportais l'histoire de Michel à propos du journal. Elle me parla pendant le repas des symboles que j'avais vus dans le livre la veille et me raconta qu'Anna les avait recopiés après les avoir trouvés dans une caverne près de Trez speredoù.
Plus j'en apprenais sur cette plage plus elle me faisait frissonner. Je ne m'en ouvris pas à Jasmine, mais quand elle évoqua l'éventualité d'aller y faire un tour, je prétextai une lassitude intense et montai dans la chambre dont l'air était redevenu respirable. Ce n'était qu'un demi mensonge, une nuit trop courte, un petit déjeuner trop difficile et des galettes à la garniture trop grasse m'avaient laissé un poids sur l'estomac.


Je ne me réveillai que le lendemain tremblant et affamé. Surpris je me tournai vers Jasmine qui ronflait à mes côtés. Je la réveillai d'une caresse et nous baptisâmes le lit ce matin là. Après quoi, comme prévu, la vie reprit son cours normal. Nous pratiquions les activités favorites d'un couple en vacances : Dîners en amoureux, balades sur la plage au crépuscule. Jamais à Trez speredoù bien entendu. Déterminé que j'étais à oublier mon expérience de la première nuit, j'ai entrepris de profiter à fond de mes vacances. Mon téléphone fonctionnait à merveille et tout était pour le mieux. Jasmine en avait d'ailleurs changé le fond d'écran alors que je faisais une sieste et il représentait à présent une étoile à cinq branches, elle avait même poussé la plaisanterie jusqu'à trouver une image qui affichait les même signes étranges que ceux du carnet.
Nous avons coulé des jours heureux, quatre, peut-être cinq jusqu'à cette fameuse soirée. La dernière que j'ai passé, du moins jusqu'à présent, sur cette île.


Cela faisait bien une semaine que nous étions arrivés et je crois me souvenir qu'il pleuvait ce jour là. Jasmine et moi avions passé la journée affalés devant la télé à fumer et j'ai soudain été pris d'une envie pressante. Jasmine somnolait sur mon épaule et je m'éclipsai alors qu'elle s'endormait.
Parvenu à l'étage je fus de nouveau accueilli par cette odeur qui était passée d’écœurante à carrément nauséabonde au cours des deux derniers jours. J'aérai la chambre jour et nuit mais l'odeur était tenace.
Une fois assis sur les toilettes je sortis mon téléphone et résolut finalement d'en changer le fond d'écran. Plus le temps passait, plus je le trouvais de mauvais goût.
J'ouvris la galerie et oubliai instantanément le fond d'écran. Il y avait là les miniatures d'une dizaines de photos à l'éclairage mauvais que je n'avais pas prises.
En tapant dessus la première s'afficha en grand format et je faillis lâcher le téléphone.
L'image était sombre mais en zoomant je découvris une femme, un morceau de peau mate, un jean et…
Je n'ai pas envie de m'attarder là dessus, si cela n'avait pas été si important je me serais bien gardé de me souvenir de ces photos mais puisqu'il le faut. Il s'agissait de photos de Jasmine, j'ai eu du mal à la reconnaître au début mais en faisant défiler les photos j'ai fini par tomber sur un gros plan de son buste. Chacune de ces images représentait un morceau de Jasmine. Un bras, une jambe, le bas de son buste… Le tout arraché avec une sauvagerie animale et baignant dans une mare de sang. La photo de son visage était la seule dont la luminosité était correcte et on aurait presque pu la trouver belle. Si bien sûr on éprouvait une attirance pour ce genre de choses abjectes.
Macabre et malsaine, cette image montrait Jasmine les yeux ouverts un air de douce folie peint sur les traits de son visage rond, ses longs cheveux noirs flottant sur fond rouge auréolaient son visage.
Mais ce n'était pas possible. Ces photos dataient d'au moins une semaine et je venais de quitter Jasmine qui dormait paisiblement à l'étage du dessous. J'avais même encore l'odeur de ses cheveux sur ma peau.
Et pourtant il y avait cette odeur, l'ambiance lourde de la maison et les propos de Michel qui me revinrent en mémoire. « Il y a des choses cachées, t'as compris ? » Et son doigt qui montrait… La chambre ?
Je me rhabillai fébrilement et me déplaçai sur la pointe des pieds jusqu'à la chambre. Mon instinct me soufflait de rester silencieux et je choisis de l'écouter.
En examinant les murs, j'avais l'étrange sentiment de savoir quoi chercher. C'est sans réelle surprise mais tremblant pour de bon cette fois que je découvris finalement un mince interstice derrière la commode, sur le mur qui séparait la chambre des toilettes.
Je déployai des trésors de discrétion pour pousser la commode et ainsi accéder à la petite porte dissimulée dans le papier peint. J'y parvins un peu essoufflé et m'agenouillai devant le mur. J'écorchai mes ongles mais je finis par faire pivoter la paroi.
La première chose qui me frappa fut l'odeur. Si j'avais qualifié le fumet qui s'était répandu dans la chambre de nauséabond comment qualifier la puanteur morbide et malsaine qui m’assaillit alors ? Si vous avez déjà senti l'abjecte puanteur que provoque la putréfaction vous savez de quoi je veux parler. Je ne suis pas pervers au point de décrire en détail ce que j'ai découvert dans l'alcôve, notez toutefois que les morceaux de Jasmine étaient pendus au plafond à l'aide de crochets. Comme dans un garde manger…

Je vous laisse seul juge, professeur, de mon état mental à ce point de l'histoire. J'ai tout laissé en plan, la commode contre le lit, le maudit placard grand ouvert et j'ai dévalé l'escalier. Arrivé dans le hall j'envisageai de sortir sous la pluie et de courir, courir jusqu'à  ce que cette vision n’existe plus. Une main sur la poignée de la porte, j'étais sur le point de sortir mais un espoir battait encore dans ma poitrine. Il restait encore une chance, infime certes pour que je sois fou et que je trouve Jasmine paisiblement endormie dans le canapé. Je poussai la porte du salon à contrecœur.
Je ne sais pas à quoi je m'attendais. Je pense que j'aurais été prêt à à peu près tout. Je m'attendais à trouver Anna, L'ombre du premier soir ou même la pièce totalement vide. Mais rien au monde n'aurait pu me préparer à ce que j'ai trouvé.
Jasmine m'attendait, complètement nue. Elle était debout les mains sur les hanches et arborait un sourire mutin. A la vue de son corps fin, des courbes douces de ses hanches et de ses seins lourds, je restai pétrifié.
J'avais l'impression de devenir fou, j'enserrai ma tête de mes mains et fermait les yeux, et poussant un gémissement atroce je me recroquevillai contre la porte.
Au bout de quelques instants, je sentis les mains douces et chaudes de Jasmine se poser sur les miennes et j'ouvris les yeux pour contempler son visage à un pouce du mien.
- Que se passe-t-il mon amour ?
Sa voix était soucieuse, chaude et tendre. Ses lèvres charnues se collèrent au miennes et, maintenant le baiser, elle m'aida à me relever. Plaquant mes mains sur ses fesses nues elle passa ses bras autour de mon cou et m'embrassa avec plus de fougue.
Je ne sais pas quelle sorcellerie obscène et atroce opérait dans la maison cette nuit là, mais à cet instant je ne pensai plus à rien. Plein de son corps brûlant contre le mien, de son odeur, je m’enivrais de son essence en la poussant vers la cuisine. Pris d'une vigueur que je n'avais pas connue depuis plusieurs jours je la soulevai pour la poser sur le plan de travail. Mon souvenir de ce qui a suivi est très vague. Je me rappelle avec netteté par contre la sensation d'un sein dans ma main gauche avant que le charme maléfique ne soit rompu par une intense douleur et une sensation de vide abominable.
Je perdis immédiatement toutes mes ardeurs et reculai d'un pas, le pantalon toujours sur les chevilles pour jeter un regard ahuri à Jasmine, toujours nue, assise sur le plan de travail qui me souriait d'un air malsain en arborant un couteau à viande maculé de sang dans sa main gauche et dans la droite… Ma propre main gauche.
Jasmine n'aurait jamais souri comme ça, les coins de ses lèvres étaient retroussés d'une manière grotesque et ses dents luisaient alors qu'elle croquait distraitement dans un de mes doigts.
Cette vision d'horreur faillit m'achever et je refermai mon autre main sur mon moignon comme pour me prouver que cette horreur suprême venait vraiment d'arriver. Ma voix se brisa alors et je compris que j'avais hurlé sans interruption depuis tout ce temps.
Le souffle court, l'air hagard, je reculai d'un pas supplémentaire et mon dos rencontra la paroi du mur. Ce simple contact, si commun à l'échelle de ce à quoi je me voyais confronté, me ramena brutalement à la réalité. Ce fut ce qui me sauva la vie, Jasmine avait bougé si vite qu'elle était devenue floue. Je m'étais baissé sans vraiment comprendre ce que je faisais et j'entendis le couteau frapper le mur à l'endroit où ma tête aurait dû se trouver. J'éprouvais cette sensation qu'on peut connaître lorsqu'on perd le contrôle de sa voiture sur la route, On sait qu'on bouge mais on est impuissant. J'étais encore en train de réaliser. Cette chose n'était pas Jasmine, la vraie Jasmine était là haut, dans la chambre.
Je me précipitai vers la cheminée et attrapai de ma main valide le tisonnier chauffé à blanc avant de me retourner. Je n'avais pas la moindre idée de la nature de cette chose mais j'avais une certitude. Ce truc avait fait du mal à ma Jasmine et il allait payer pour ça.
Je fit follement face à ce démon qui ressemblait à Jasmine et qui m'observait, souriant depuis la cuisine, je ne pus m'empêcher de noter qu'elle avait déjà dévoré trois de mes doigts. Elle fit mine d'attaquer le quatrième mais devint floue et vint se planter à deux pas de mois. J'étais déterminé à défendre chèrement ma peau. Elle eut un mouvement de recul alors que je tentai un coup d'estoc et tendit le bras pour attraper la pointe brillante de mon arme improvisée.
Son rire résonna alors dans la pièce, froid comme le fer, je ne pouvais plus esquisser le moindre geste et j'étais condamné à la regarder effriter la pointe rougeoyante du tisonnier en agitant la tête de droite et de gauche, son rire résonnant toujours dans la nuit, dans mon esprit, dans mes os.
Je sentis mon cœur s'emballer contre ma poitrine, mes genoux claquer l'un contre l'autre et un liquide chaud couler le long de ma jambe. Mon bras sectionné était tombé contre le sol et gisait là, mon sang se répandant dans la flaque de pisse qui s'étalait à mes pieds.
Et puis elle parla, elle prononça un mot, un mot mort et ignoble dans une langue archaïque qui ressemblait à un gémissement mais qui résonna comme un coup de tonnerre.
Tous les meubles du salon et peut-être de la maison lévitaient en frottant le plafond et je me sentis porté comme si des cordes me tenaient par les aisselles. Hurlant comme un damné, je pris appui sur le montant de la cheminée et parvins à me dépêtrer de cette sorcellerie épouvantable par une chance que je ne m’explique pas. Je pris mes jambes à mon cou sans me retourner. Au moment où je contournais la maison en titubant pour rejoindre la route du port, une chaise surgit d'une fenêtre vint frapper mon moignon sanguinolent.
La douleur me submergea comme une décharge et mes jambes se dérobèrent, mon moignon percuta le goudron et la nouvelle décharge ne fut pas loin de venir à bout de ma conscience embrumée. Dans un ultime effort de volonté pure je me relevai et repris ma course, j'allai tout droit dans la nuit noire et pluvieuse, cherchant simplement à courir, tant que je courais j'étais en sécurité.
Je ne m'arrêtai que quand mes pieds furent immergés dans une eau bouillonnante. Comprenant qu'il était impossible de courir plus loin je me retournai enfin et fut frappé par un spectacle effroyable. L'île entière était en feu, un brasier colossal ronflait au sommet et une fumée lourde et dense descendait vers moi le long de la plage bondée. On aurait dit que tous les habitants s'étaient donnés le mot. Chacun tenait une torche au bout du bras et Jasmine était au premier rang. Une torche dans une main et ma main dans l'autre. Elle souriait. Je tentais d'appeler à l'aide mais aucun des habitants ne réagit, leurs visages masqués par la brume qui ne cessait de s'étendre.
Une voix affolée hurlait dans mon esprit, m'incitant à fuir, il ne fallait pas que cette fumée me touche.
De nombreux petits bateaux à moteur étaient amarrés pour la nuit et la mer était haute. J'y vis une porte de salut, me ruant dans l'onde glacée je nageai tant bien que mal jusqu'à la ligne des embarcations. J'y parvins à bout de force et j'eus toutes les peines du monde à me hisser à l'intérieur de l'un d'eux. Juste à temps, car la brume qui survolait les vaguelettes avait gagné du terrain et n'était plus qu'à quelques pouces de la coque de mon esquif.
Épouvanté, je me retournai une ultime fois vers l'île et vis du coin de l’œil deux silhouettes sombres approcher dans une barque mais mon attention se concentra sur la forme lointaine de Jasmine là bas sur la plage. Elle agita les bras dans ma direction puis leva la torche bien haut avant de lever un objet au dessus des flammes. Immédiatement j'eus l'impression d'avoir été plongé dans les flammes de l'enfer, mon corps entier me brûlait et des cloques commencèrent à apparaître sur ma peau remontant le long de mon bras sectionné.
Luttant pour ne pas m'abandonner à la douleur je tâtonnai et parvins à trouver la clé, que je tournai. Le moteur rugit. Bien ! Il fallait que je me tire, le monde était douleur et feu. Le monde était fumée nauséabonde et brasier flamboyant, le monde c'était ce putain de bateau qui semblait cloué à la mer, on l'aurait cru fixé au sol, j'avais beau m'acharner sur la pédale rien n'y faisait.
« L'ancre ! Abruti ! » Je me serais frappé !
Les rameurs souquaient ferme et approchaient dangereusement quand je parvins finalement à remonter l'ancre, je la laissai tomber au fond du bateau et écrasai la pédale d’accélération.
Le bateau fila comme une flèche, plus je m'éloignais, moins la brûlure était intense, sans un regard en arrière, je m'enfonçai dans la nuit noire devant moi, l'île de feu dans mon dos.


Je n'avais jamais navigué et cette nuit là j'ai dû le faire d'une seule main, je ne sais pas à quoi je dois de m'en être tiré mais je me sens extrêmement redevable envers cette personne à qui j'ai volé le bateau. L'aube est arrivée avant que j'aperçoive la moindre terre à l'horizon, j'avais dû dériver car le trajet de l'aller avait pris moins d'une heure mais je voyais enfin la côte, la fin du cauchemar.
La jauge d'essence avait atteint la réserve depuis un moment quand j'approchai enfin une plage encore vide à cette heure et c'est heureux car ne sachant pas freiner ou n'étant plus en état je propulsai le bateau sur le sable et m'écrasai contre une digue.


Plus tard, on me raconta qu'on m'avait retrouvé sans connaissance sur la plage.
Après m'avoir tiré de l'épave une femme avait appelé la police qui était arrivée avec une ambulance.
J'ai immédiatement été pris en charge par le personnel soignant qui dû trancher mon bras jusqu'au coude.
Mes premiers souvenirs de l'hôpital consistent en de rares moments de conscience. Je me vois divaguant ou sanglotant en me tordant dans mes draps d'hôpital. Je me souvenais de tout mais la vérité était trop douloureuse pour mon esprit affaibli.
Quand je pus enfin parler plusieurs minutes de suite sans me mettre à hurler deux policiers vinrent me voir. Ils s'assirent face à moi et sortirent plusieurs pochettes et enveloppes brunes de leurs sacs. L'un d'eux avait des cheveux noirs et l'autre était vieux et chauve. Le jeune me tendit une enveloppe en se raclant la gorge.
« Vous êtes bien monsieur ____ ?
- On m'a longtemps appelé comme ça. Répondis-je d'une voix faible.
- Vous ne ressemblez pas à vos photographies les plus récentes pourtant. Bougonna le chauve. Je prit l'enveloppe et en tirait les papiers qu'elle contenait.
- Il s'agit d'une assignation à comparaître devant le tribunal de Brest. Vous êtes suspecté du meurtre de Mademoiselle Jasmine Texub. Vous êtes également suspecté d'incendie volontaire et de destruction du bien d'autrui. A compter de cet instant vous êtes en état d'arrestation. Lâcha celui aux cheveux noirs. Je me redressai avec difficulté.
- Comment ? Non ! C'est impossible, je n'ai rien fait ! C'est elle ! Je vous le dis c'est Anna. Il y a le livre, dans la maison, sur l'île !
- La maison à brûlé. Monsieur.
- Brûlé ? Mais c'est impossible ! M'écriai-je. Catastrophé !
- Qu'est ce qui se passe là ? Expliquez moi ! Il faut que vous compreniez, je suis une victime ! C'est elle la vraie coupable !
- Elle ? Mlle Texub ?
- Non ! Vous ne comprenez pas ! Complètement paniqué je réfléchissais frénétiquement. Il y avait quelque chose, quelque chose qui prouverait que je disais vrai.
- Calmez vous monsieur ! Grogna le chauve en se redressant alors que je tentais par tous les moyens de m'extirper de mes draps.
- Mon téléphone ! Il faut le retrouver ! Si vous aviez mon téléphone vous comprendriez !
- Nous l'avons. Intervint le plus jeune en me tendant une nouvelle enveloppe. Je la pris et mon coeur cessa de tambouriner contre ma poitrine. Il y avait des choses dans cet appareil, des choses qui prouveraient bien que je n'étais pas fou. Dès que je l'eus retiré de l'enveloppe, je compris que quelque chose n'allait pas. L'écran était fracassé au milieu comme si on l'avait frappé plusieurs fois à l'aide d'une pierre, on entrevoyait même les composants internes défoncés.
- Qu'est-ce qui… La stupeur m'avait laissé sans voix. Mon unique espoir, la seule chose qui m'avait permis de tenir ces derniers mois c'était cette certitude de détenir des preuves, mais j'avais été devancé. Je poussai un cri de rage et de frustration pures et balançai le téléphone à présent inutile contre le policier chauve. Il le prit en plein dans le nez et il se jeta sur moi rouge de fureur.
- Ecoute-moi bien petit con ! J'étais un de ceux qui sont venus t'interpeller sur l'île ! Je te connais bien. J'ai vu ce que tu as fait à la petite Jasmine, je t'ai vu te ronger le poignet pour arracher tes menottes ! J'ai vu ce que tu as fait dans la grotte ! Tu es un monstre ! Et si il était en mon pouvoir de t'abattre, tu serais déjà mort. »


Ses mots me frappèrent plus fort que rien d'autre dans toute mon existence. Mes certitudes s'ébranlèrent et je m'effondrai. Le policier me tenait très près de son visage rouge et furieux, si près que je pouvais sentir son haleine. Je commençai à rire. A rire comme si je n'avais jamais vraiment ri auparavant, comme si je n'avais jamais rien vu de plus drôle, un rire dur comme le fer et froid comme le givre. La dernière chose qui tenait en moi s'était brisée.
Il me fallut pas moins d'un an pour que je parvienne enfin à me tenir debout à l'aide d'une canne. On m'avait entre temps transféré dans un institut, un asile si vous préférez.
Un matin, je parvins à effectuer quelques pas jusqu'au miroir, cela faisait peut-être deux ans que je n'avais pas eu l'occasion de me voir en entier. La chose que j'y vis ! Une créature rachitique à un seul bras, maigre, une peau parcheminée et visqueuse, des yeux injectés de sang, le visage exsangue. Cela ne pouvait être moi ! Ce cou fripé et faible, ce crâne chauve hormis une vague masse filandreuse de cheveux blancs, comment une chose pareille était-elle possible ?
Il n'en fallut pas plus pour me faire perdre à nouveau mes esprits. Les infirmiers me ramassèrent contre le sol bavant et incohérent.

Cela fait trois ans depuis cette nuit de cauchemar. Mais je passe encore mes nuits sur l'île. Chaque soir Anna me retrouve et m’emmène pour me faire visiter son paradis. Tous les gens ont la peau parcheminée et visqueuse, tous les visages sont mornes, creusés. Tous les soirs Jasmine subit des tortures interminables. Anna finit toujours par me demander de la rejoindre. Parfois impérieuse, parfois suppliante. Je n'ai toujours pas cédé. Je passe chaque nuit à me dire que c'est de sa faute si je suis si faible, c'est de sa faute, tout est de sa faute. Je ne sais pas pourquoi elle me hante comme ça. Elle a eu ce qu'elle voulait non ? Elle m'a tout pris. Jasmine, mon corps, mon esprit. Il ne me reste plus que la vie, si on peut qualifier de vie cette survie méprisable qui est la mienne. Incapable de marcher, ou de se torcher le cul tout seul ! Tout juste bon à bégayer des phrases inintelligibles. Je ne peux qu'écrire, ma voix s'est cassée à force de cris.


Le procès a été très fastidieux. Il a fallu que je raconte ma version des faits, encore et encore. J'en ai écrit au moins cinq versions, comprenant tous les différents éléments mais celle-ci est la seule à laquelle j'ai ajouté des commentaires personnels et supprimé certains passages… désagréables. Les magistrats, ces voyeurs morbides voulaient les moindre détails et certains ont été plus difficiles que d'autres à raconter. J'ai également dû faire face au chagrin et à la haine de la famille de Jasmine à qui on m'avait présenté comme l'assassin pervers de leur fille. Au cours du procès on m'a appelé Mr Durand car je refuse à présent de répondre du nom qui était le mien. Ce n'est plus moi.
Voilà mon histoire. Je ne sais pas si vous aller y porter plus de crédit que tous les magistrats de la cour. Je ne me fais pas d'illusions, j'ai plaidé coupable. Je me rappelle que je n'ai pas cru le vieux Michel. Qui voudrait me croire moi ? Je suis à l'asile après tout.


Corrigé par Shead
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Ash Raven
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MessagePosté le: Ven 18 Mai 2018 - 17:24    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Sam 19 Mai 2018 - 11:37    Sujet du message: [C1] Anna Répondre en citant

Alors avant tout, ce fut long, mais j'ai tout lu ! J'ai juste eu une petite incompréhension à
« Je suppose que la maison n'a pas d'accès internet ?
Sabine rit"
Qui est Sabine ?


Sinon :

Cohérence du texte/des personnages : J'ai pas trouvé d'incohérence particulière, du moins pas qui m'ait choquée. J'ai juste de petites interrogations : est-ce la lecture du journal qui pousse Jasmine à aller sur la plage où elle se fait tuer (par l'ombre je suppose) ? Pendant les jours où tout se passe bien, Jasmine est-elle encore elle-même ou est-ce qu'elle a déjà été remplacée ? A la fin quand tu part en c***lles et que l'entité se révèle, je suppose que c'est parce qu'elle sait que son petit manège a été découvert ?


Sentiments éveillés : beaucoup d'intérêt, j'étais absorbée par la lecture, ça m'a beaucoup fait penser à du Lovecraft au niveau de l'atmosphère assez pesante de l'île coupée de tout et du rapport avec la mer


Style d'écrite/lisibilité : La seule difficulté que j'ai eue n'était pas liée au style d'écriture mais à mon état de fatigue, et encore, j'ai fini par être tellement à fond que ça m'a réveillée haha aucun problème donc, c'est bien écrit, ça donne envie d'être lu malgré la longueur du texte


Intéret : Comme je l'ai déjà dit, j'ai beaucoup aimé, et faut vraiment que j'accroche pour lire quelque chose d'aussi long, j'ai adoré le côté Lovecraft breton c'était très intéressant, on voit bien la situation empirer avec le temps, même si on entre dans le vif du sujet quasiment dès l'arrivée des protagonistes sur l'île, du coup pour moi c'est un gros pour !
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MessagePosté le: Sam 19 Mai 2018 - 18:41    Sujet du message: [C1] Anna Répondre en citant

Cohérence de l'histoire et des personnage : je suis partagée en soit il n'y a rien de majeur, mais plein de petites choses me tiraille, le carnet avec le pentagramme qui est assez cliché qui se trouve comme par hasard dans la maison. L'apparition est assez stéréotypé et n'apporte pas grand chose au récit. Il dit avoir conversé avec l'entité mais reste assez ignorant. La maison a sans doute déjà été loué, pourquoi est-ce que ça tombe spécifiquement sur eux ?..

Sentiments éveillés : de l'intérêt.

Style/lisibilité : un peu lourd parfois mais l'atmosphère est très bien rendue.

Intérêt : je ne sais vraiment pas... Ce que j'ai pu citer au-dessus me freine vrai ment à mettre un pour mais rien ne justifie un contre non plus. Je vais donc me fier aux autres et attendre quelques avis supplémentaire pour voter.
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MessagePosté le: Mar 12 Juin 2018 - 17:22    Sujet du message: [C1] Anna Répondre en citant

accepté
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You guys...



...are the best.
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